À ne jamais oublier

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d’un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

Rudyard Kipling

Ma décision est prise.

Je reblog un article posté sur mon tumblr, parce que je l’aime bien finalement, et puis pour que vous puissiez comprendre où j’en suis.

Dimanche, 18h12. J’appelle ma mère, les corrigés du concours blanc rayés de rouge, sur mon bureau devant moi.

J’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas. Un aller sans retour, quelque chose d’irréversible et de non soulageable, une culpabilité longue et douloureuse.

J’ai baissé les bras. Depuis un mois, je ne travaille que moyennement. Le problème, c’est toujours le même : la lente et longue mais incessante dérive inatteignable, le réveil lucide trop tardif.

J’ai arrêté les cas clinique mi-décembre pour finir de voir une fois tous les items avant le concours blanc, et avant le CSCT (certificat de synthèse clinique et thérapeutique, mon dernier examen avant les ECN, l’examen qui me permet de valider ma D4). Je me suis contenter de lire mes fiches d’items, “simplement”. Trop de retard. Trop de panique. Je me laisse porter par les vacances de Noël. Je passe le temps, reprends la guitare, twitte trop, me réinscris sur facebook, baise à tout va…

J’ai tellement honte de ma note à ce concours blanc Hippocrate. Des PMZ dans tous les coins, des zéros à des questions FACILES. L’impression d’avoir un peu réussi, mais en fait pas du tout. De toute façon, je riais devant mes sujets tellement j’avais l’impression d’être mauvais. J’étais ridicule. Dérisoire. C’est normal de ne pas s’en sortir au premier concours blanc. Ca l’est moins au deuxième. Inavouablement pire.

Je n’ai pas pleuré pas au téléphone, ni après. Je suis un mec, bordel. Il me reste à présent 10 jours pour réfléchir. Peser les pour, les contre. 20 ou 72 semaines de révisions. Tenir jusqu’au bout ou non. En fait, ma décision est prise. Largement.

Et depuis, ça va beaucoup mieux.

Depuis, je m’y suis remis à fond. Je travaille sans pression, je maintiens mon rythme à 10 cas cliniques par jour, de début d’année. Heureux d’aller en stage. Rien à foutre de voir ces notes minables aux dossiers.

Je ne sais pas qui ou quoi accuser. Moi, en premier. Mon stage en chirurgie pédiatrique, peut-être. Mes lacunes passées, sûrement.

Vendredi, 00h26. Le cap n’est pas officiellement franchi, mais il l’est dans ma tête. Je redouble ma D4.

J’ai découvert Clock Opera dans la compilation 10 du label Kitsune. C’est sur l’excellent blog des B-sides que j’ai pu regarder le clip, qui est vraiment pas mal.
Clock Opera – Once and for all.

Waho.

Waho. Je n’aurais jamais imaginé la portée de mon article précédent. Je suis dans les plus lus de wordpress d’aujourd’hui, ça me fait bien plaisir ! Surtout que le contexte de l’article est moins noble. Quand je décuve, je ne suis bon qu’à écrire des articles de blog… Je ne suis pas parfait. Mais je me soigne. Mais j’arrive à relire mon article de façon normale, sans chialer ! C’est fort ça.

J’ai tellement hâte de revenir à l’hôpital. Ca me manque. Je suis bientôt en maladies infectieuses, j’aurai des internes géniaux (une que j’ai déjà eue en garde, forte et fun, un que j’ai eu en endoc, génial et pédagogue, et enfin une que j’ai déjà eue en néphro, à qui j’ai parlé à la soirée de vendredi. J’ai été son premier externe. Si je me souviens bien elle voulait absolument que je me mette avec elle, ou bien c’est l’alcool qui m’a fait me rendre plus mégalo que je ne le suis déjà. C’est probable). Et des co-externes géniaux aussi.

Bon et je teste les codes soundcloud sur wordpress, vous me direz si ça marche bien. Je sais que personne n’écoute mes musiques de merde, mais y’en a des biens hein.

Baisers. Lâchez rien.

Chilly Gonzales – You can dance

On est finalement bien seuls.

Ce qui est intéressant mais si difficile, en médecine, c’est qu’on apprend à être fort. Mentalement. Et même quand on croit être fort, on ne l’est pas assez. J’ai mis du temps à écrire cet article. Ca fait longtemps qu’il est dans mes brouillons, et finalement je me lance pour cicatriser un peu. On va voir.

On a beau travailler en équipe, on se retrouve isolé. Moralement. Pourquoi ça ? Parce que PERSONNE ne saura. Non, personne ne peut ressentir ce que ça peut être de perdre un patient, de se sentir humilié et mauvais en conf, de faire des dossiers et de voir que les notes stagnent à 40, de dire à Mme A, 38 ans, mariée, 3 enfants en bas âge, que sa douleur au ventre c’est un cancer méchant, qui a métastasé un peu partout. Personne ne peut savoir ce qu’il se passe dans ma tête quand la chir te dit que tu n’es bon à rien, qu’on te dit en staff “il manque un cliché là”. Et que 5 chirurgiens dont la chef de service, les internes, les externes, la cadre, les chefs IDE, les étudiants IDE te regardent et attendent pendant que tu fais tomber les 1000 radios par terre. Personne n’a su ce que j’ai ressenti quand on m’a fait comprendre que j’étais passé à côté d’une hémorragie méningée aux urgences.

Quand on commence médecine, personne ne sait ce qu’il y a derrière le concours. Personne ne sait ce qu’on voit en stage. On voit des trucs, on ne peut pas en parler, et même si on en parle, les autres ne comprennent pas. Relever un SDF en PLS dans la salle d’attente des urgences, te prendre un coup de poing d’un papy schizophrène, avoir les mains pleines de diarrhée, ventiler une patiente intubée pendant 45 minutes, découvrir que ta patiente est en arrêt à ta garde de Noël.

Personne ne vivra ce que j’ai ressenti en voyant cette enfant de 3 ans. C’était une opération simple, une simple endoscopie, les anesthésistes ne l’avait même pas intubée.

Au bout d’une heure d’intervention, elle commence à dé-saturer. Les anesthésistes nous disent de ne pas nous arrêter, augmentent l’oxygène, puis finalement l’intubent. Ca ne s’améliore pas.

Elle passe rapidement en mydriase, la saturation est au plancher, et puis on constate une énorme masse au niveau du ventre qui n’existait pas au début de l’intervention.

On s’arrête, les chefs appellent la réa néo-nat, font une échographie du ventre, elle a un épanchement intra-péritonéal. On fait une radio, tout le monde se déstérilise, les anesthésistes posent une voix centrale pour passer des antibiotiques. Deux chefs et l’interne vont se relaver les mains en vitesse pendant que l’infirmière de bloc prépare les boîtes de laparotomie. J’essaie d’aider comme je peux mais c’est difficile de savoir quoi faire. J’essaie de raconter ce que j’ai compris à l’interne de réa. L’interne de chir me fait signe que c’est pas la peine de m’habiller.

C’est tellement horrible de se sentir impuissant, de ne pouvoir rien faire parce qu’on ne sait rien faire, faire des micros-trucs style brancher le bistouri électrique, donner la bétadine dans les cupules, sortir des gants (heureusement que je connaissais la taille de tout le monde).

A l’incision péritonéale, on s’est bien reçu 3 litres de glycocolle sur les pieds. Elle a fait un syndrome de résorption. Sa natrémie est à 118 mmol/L (normales 135-145), pas réveillable, toujours en mydriase. Pas de lésion urétérale mise en évidence à la laparo, les chirs vident le péritoine, lavent et referment.

J’ai demandé quelques infos à P., l’interne -géniale et super compétente- qui était là. Au niveau vital, ça devrait aller. Au niveau neuro, il faut attendre le réveil. Bien sûr, il y aura des séquelles. Lesquelles, on ne sait pas encore.

J’ai eu beau faire mon fier, mon fort, je suis retourné à la fac, et je suis allé me cacher dans les chiottes pour pleurer. C’est la première fois que je pleure pour un patient. J’arrivais plus à m’arrêter. J’étais là, seul, à me moucher dans du pq, à me dire que j’étais idiot de chialer comme un gros con, que cette petite je ne la connaissais pas, que j’avais rien fait et que ce n’était pas ma faute, alors arrête de pleurer mike. Même maintenant, j’arrive pas à en parler normalement. Je suis bêtement en train de ravaler mes larmes en écrivant cet article. Vraiment pas fort le mike.

J’ai pris des nouvelles le lendemain. Elle n’était pas réveillée, la natrémie remonte mais n’est pas normalisée. Je n’en ai plus pris après. J’avais tellement peur d’entendre ce que je n’aurai jamais voulu entendre. Je ne sais même pas ce qu’elle est devenue cette gamine. Je ne veux pas savoir. J’ai l’impression d’être horrible en disant ça. Je crois qu’on se protège.

Et je me dis qu’on est finalement bien seuls.

Wonderful day.

Endormi 4h30, réveillé à 11h… Pas de stage, et je ne sais toujours pas comment je vais annoncer à ma médecin que je fais des insomnies et que j’arrive pas à me lever pour aller en stage…

Pas grave, pour l’instant, je suis motivé aujourd’hui, je pars à la fac après un méga brunch, envie de rattraper le temps perdu.

Lâchez rien.

Insupportable.

Voilà. Voilà. Il est 3h19 et je ne dors pas encore. Je n’y arrive pas.

Je ne vais pas arriver à me réveiller demain matin et encore sécher le stage. Je n’aurai presque rien fait de ma journée et de ma soirée.

Alors ouais, trop cool j’ai trouvé une super appli lecteur de flux rss (pulse). Mais j’ai fait seulement 2 dossiers de dermato. Je n’ai même pas tweeté. Je suis juste allé lire mille trucs qui parlent de tout et de rien sur internet. Écouter et regarder mille trucs.

J’ai du aller sortir faire les courses quand je me suis rendu compte que je n’avais plus rien dans mon frigo. J’ai encore 700 euros à trouver pour mon loyer mais je fais la soirée internat de vendredi et je vais au mcdo.

Je suis réellement insupportable. Un vrai gamin. Mon redoublement ne me sert strictement à rien pour l’instant. Je me dis que c’est le contre coup. Me dire du jour au lendemain que je redouble, relâcher toute la pression, se dire qu’on a le temps…et pas tant que ça finalement.

Je me retrouve à vivre comme un étudiant en p2 sans les gueules de bois, me lever tard, me coucher tard, rien foutre de ma journée.

Déception.

Voilà. Une fois de plus je me réveille à 11h30. J’ai encore séché le stage chez mon médecin généraliste. Je sais que c’est pas correct, même si ça m’arrange bien. Ce n’est pas que je n’aime pas la médecine gé, mais je n’aime pas être passif en stage. Je ne fais rien, je ne suis pas impliqué dans la consult, je ne fais que de l’observation.

Bon c’est intéressant bien sur. Je peux poser plein de questions à ma médecin, j’apprends pas mal de trucs et elle me fait écouter/palper/voir tout ce qui est pathologique. Mais l’hôpital me manque.

Je suis maintenant sur que je ne veux pas faire généraliste. J’aime trop la technique, l’urgence, le bloc.

Et depuis hier, je suis malade.
Je vais rester chez moi pour bosser. Il faut que je finisse la dermato. J’ai l’impression que ça fait un mois que je suis dessus. Mes notes aux dossiers n’augmentent pas. Je sais pas ce que je vais devenir.

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02h32.

Les internes sont enfin assis, ils parlent tout bas, pendant que le chef tapote la dernière observation.

Dans l’aquarium, les lumières ne sont pas toutes allumées. Le couloir est plutôt sombre. Seule une petite mamie déambule pour regagner sa chambre dans une chemise en coton usée par les lavages.

Les infirmières rangent leur derniers dossiers dans des grandes enveloppes. Sans un bruit. Sans parler.

A travers la longue verrière du haut plafond, on peut même voir quelques étoiles.

Le brancardier ramène, silencieusement, le patient qui a mal au coude. Il n’y a presque plus de paroles, de bruits.

On voudrait chuchoter. On se déplace discrètement. J’attends avec mes 2 co-externes, chacun un carnet à la main. On regarde l’horloge et le chef alternativement.

Ca y est, on va pouvoir aller se coucher. Notre garde est terminée.

(je parle pas de ma garde en gynéco pour laquelle je viens de quitter 3h plus tôt).

Mes amis.

J’ai voulu écrire un article sur mes amis, mes vrais amis, le soir où je les ai retrouvés après une longue séparation prétextée par les révisions. J’avais envie d’écrire tout le bien que je pense d’eux. Tout le bien qu’ils m’apportent et que je ne sais pas leur dire.

C’était la première fois que j’éprouvais une telle sensation. Auparavant, je n’avais pas réellement des amis. Simplement des connaissances. Ne pas s’attacher, une règle. LA règle.

Maintenant je sais. Mes amis, je peux les compter sur les doigts de ma main. Mes amis, ils se reconnaîtront en lisant cet article.

Ce sont paradoxalement les personnes avec qui je parle le moins. En fait, ils n’ont pas besoin que je parle pour me comprendre. Ils savent. Ils voient quand je me fais chier à une soirée, ils voient quand je suis stressé, ils savent quand mon stage me plaît. Surtout, ils savent que je n’aime pas directement dire ce que je ressens. (De toutes manières je ne sais pas le faire. J’écris plus facilement).

Mes amis, ils savent qu’il faut pas trop me demander mes histoires de coeur, de cul. De famille. D’argent. De l’avenir que j’envisage après mon internat. De pourquoi j’ai fait médecine. Ils savent que quand j’ai un problème ou un soucis, je n’ai certainement pas envie d’en parler.

Ils savent qu’il ne faudra surtout pas parler de cet article en face de moi.

Ils me connaissent et savent que si je suis direct, ou que je ne mets pas les formes, ils ne faut pas m’en tenir pas rigueur.

Ils savent que je ne suis pas si superficiel que ça.

Alors merci, L, S, P, A, L, K, Ch, ML, C.

C’est la rentrée.

Aujourd’hui l’atmosphère a changé.
Plus de monde dans le tramway de 7h30, plus de monde dans les couloirs de l’hôpital, la nouvelle externe de garde en gynéco qui arrive complètement perdue, le ménage à la corpo, l’employée (steph) qui est revenue, les P2-L2 qui apprennent à se laver les mains, la BU fermé les premiers lundi du mois, et que tout le monde oublie.

C’est la première fois que j’ai des rattrapages -du moins auxquels je vais-. Cette impression d’entre-deux-eaux est très angoissante. C’est la rentrée, les P2 sont en P2, l’employée restera encore un an et les futurs D4 sont enfin (ou déjà) en D4. Moi j’en sais rien.

J’essaie de voir ma vie de redoublant D3 et ça ne me plaît pas.

Bon, je retourne me noyer dans la jurisprudence. Exams à 14h.