« Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort. » Nietzche.

Je savais qu’un jour j’allais être confronté à cette situation. Quelqu’un m’a dit hier, sans préambule ou autre forme d’explications, que j’étais « bête à bouffer du foin ». Quelqu’un est arrivé à m’expliquer -laborieusement mais certainement- à la conclusion suivante, finalement résumée en un mot : je suis anti-social. Je n’aime personne, quoi.

J’espérais (et j’espère toujours) que les lecteurs de mon blog comprennent un minimum le second degré. Sincèrement, j’espère que vous savez déceler les articles premier degré et second degré. J’ai malgré tout ajouté cette notion au début de mon blog. Un lecteur averti en vaut deux, pas vrai ?

Je considère ce blog comme un exutoire. Une pensine, pour les connaisseurs :) J’écris ce qu’il me passe par la tête, ce qui me pèse ; j’ai toujours préféré l’écrit puisque les sentiments sont mieux ressentis par le lecteur, si tant est que l’auteur parvienne à les faire passer…

Oui, j’use, j’abuse, je més-use du second degré. Ca n’a pas toujours été le cas.

Je n’oserais certainement pas me placer en représentant du monde hospitalier, je vais simplement raconter comment j’ai vécu la transition « fac-soirée-lol-D1 » à « hôpital-stage-ECN-D2 ». D2 et plus.

L’externe, ce mot qui sonne presque comme une insulte (« LES EXTEEEEEERNES VOUS AVEZ PAS RANGE L’ECGGGG »), est donc balancé dans un service. On arrive vraiment nu, moralement et intellectuellement. Si on est chanceux, on va tomber sur un service bisounours-coeur. Les internes et les chefs vont s’occuper de nous, nous dire ce qu’il faut faire. Nous apprendre à faire une entrée, un gaz du sang. Peut être même nous épauler quand ce sera dur. Quand on n’a pas de chance, on tombe par exemple en réa néphro pour ses premières gardes.

C’était le 19 octobre, vers 18h30, je sortais du service d’hospitalisation traditionnelle de néphro -oui, j’étais un ouf, j’ai pris néphro en premier stage- pour aller prendre ma première garde en réa néphro. J’étais confiant, j’y étais déjà passé la semaine dernière en stage. Savoir comment le service est organisé, qui sont les infirmières et les aides-soignantes (une équipe super au passage, je me souviens même de Rachel, c’est dire), quelles sont les habitudes pour les entrées, qui est l’interne : ça présageait une première garde vraiment agréable et facile.

A première vue, personne en entrant dans le service de réa. En fait, si : tout le monde s’agitait dans un box. J’y vais sans traîner, y a-t-il besoin d’aide ? Dans le lit, Mlle F, 22 ans, hospitalisée ici pour pyélonéphrite sur son greffon. Je ne me souviens pas du tout de la néphropathie sous-jacente, un truc genre maladie de Berger, mais je ne suis vraiment pas sûr. A priori pas quelque chose d’extrêmement grave, à la base.

Bref, ce n’était pas du tout pour ses reins que l’équipe soignante s’afférait, mais pour son coeur. Il s’était emballé (pour les amateurs, elle était passée en fibrillation ventriculaire). Mlle F. avait fait un arrêt dans le service, sans aucune étiologie évidente. Je ne connaissais pas du tout le traitement à l’époque, la seule chose dont je me souviens, c’est qu’ils ont réussi à réduire sa fibrillation après un choc électrique externe (« son coeur est reparti »). Le chef appelle sa famille, ils arrivent dans 3/4 d’heure.

« Tiens si tu sais pas quoi faire, tu n’as qu’à aller voir Mme B. ». Mme B., 86 ans, cancer broncho-pulmonaire métastatique. Je prends mon temps pour l’examiner, mais l’interrogatoire est difficile. Et puis un examen néphro, c’est quand même très succinct. Alors je fais un examen complet.

Ca s’affère à côté.

Mlle F. re-fibrille. Après 45 minutes de massage cardiaque, de choc électrique externe, de médocs de réa (adré, tout ça…), mlle F. est en dissociation électro-mécanique… Plus grand chose à faire. Mlle F est décédée.

La famille arrive. Ils ne sont pas au courant du 2e épisode. Personne ne les a mis au courant, puisqu’elle est morte presque en même temps qu’ils sortaient de leur voiture sur le parking, à peu de choses près.

Je sors de mon box pour aller écrire mon observation sur Mme B. à ce moment-là.

Je ne me suis rendu compte qu’après de ce qu’il se passait. Ecrire son observation en entendant des cris déchirants et des pleurs dans le couloir. Elle venait juste pour une pyélo, il ne comprennent pas. Quand on les a appelé, elle allait mieux. Alors ils s’étaient dépêchés. Ils ne pourront plus jamais lui parler. Profiter d’elle. Ils n’ont pas pu lui faire leurs adieux, ça n’était pas prévu.

Le chef les fait rentrer dans la chambre. Puis il vient me dire que je peux partir.

Il est 23h30, je prends un bus de nuit, tout seul. Je ressasse et je ressasse. Tout le monde est en train de dormir, demain il y a stage à 8h. Personne ne répond au téléphone. Je n’ai pas tellement envie de tout raconter, à chaud, par écrit, à ceux qui sont sur facebook. Cette fille, cette patiente, je ne la connaissais pas. Elle était rentrée le jour même, jamais eu le temps de lui parler puisqu’ils la massaient quand j’ai pris ma garde. Pourtant c’est ma première garde. C’est mon premier décès.

Le lendemain, j’apprends que Mme B. (cancer broncho-pulmonaire) était morte durant la nuit.

La distance mise avec les patients permet de tenir. Si j’étais dans un tel état à chaque fois qu’un de mes patients mourrait, je serais en dépression 2 semaines après être entré en gériatrie. On doit se blinder.

Cette histoire, bouleversante -j’ai essayé de vous décrire l’évènement avec la vague d’émotion qui m’a submergée- est, certes, une expérience qui marquera ma vie, un peu mélo-dramatique j’en conviens.

Malheureusement, on n’apprend pas à se forger une carapace seulement parce que nos patients meurent ou sont malheureux. C’est le même scénario dans le bureau des internes.

Être traité comme une sous-merde « QUOI tu connais pas les germes qui donnent des myélites ?? » ou rien que voir le chef de service retourner et secouer un dossier médical parce que les compte-rendus ne sont pas perforés et rangés, pour que tu sentes bien l’humiliation quand tu dois les ramasser à ses pieds. C’est une autre forme d’armure qu’on se fabrique.

Je ne dénigre pas cette forme d’éducation, si dure soit-elle, je n’irai pas jusqu’à remercier ce chef de service, mais il a eu le mérite de renforcer ma confiance en moi.

Il est très difficile de parler de moi comme ça. Surtout deux jours de suite. Mais si ça a pu éclairer les plus sceptiques d’entre vous, alors j’espère que vous ferez une bonne lecture, avec un point de vue différent. Sinon, allez vous faire f…

Et puis tiens j’ai envie de rajouter un peu de musique comme d’hab ! J’ai reçu ma platine vinyle ce matin, alors j’écoute en boucle Vitalic en boucle. Et puis ça fera plaisir à @Graounch. Des bisous, ne lâchez rien.

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7 commentaires sur “« Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort. » Nietzche.

  1. Graounch dit :

    Yeah DJ Mike aux platines !
    Mob Flash Mob Flash Mob
    Flash Mob Flash Mob Flash

    PS : Chouettes converses !

  2. Spykologue dit :

    Tomber la carapace quelques instants donne un billet sensible et vrai. Merci.

    • MeSH_r dit :

      J’appuie sur le bouton imaginaire « j’aime » de ce blog. Laisse parler la carapace, mais ne nous prive pas de ce qu’il y a dessous.

  3. MeSH_r dit :

    C’est beau et bien écrit, ça donne envie de suivre le garçon. N’est pas #BABF celui qu’on croit : des fois c’est soi même.

  4. Externe minator le terrible dit :

    Très joli post.

  5. Très beau post.
    On perd tous un peu (beaucoup) de notre innocence en médecine.
    On se blinde petit à petit, on apprend à prendre de la distance, on réagit moins extérieurement mais chaque « expérience » (je ne trouve pas le mot qui conviendrait) nous marque encore. Surtout le 1er décès.
    J’aime ++++

  6. Ha-Vinh dit :

    Ca me rappelle l’assistant chef de clinique en chir ortho à Garches m
    lorsque j’étais externe. Quand il faisait une ostéotomie sur un tibia il me tapais sur les doigts avec le burin si je ne tenais pas bien les écarteurs.
    Le dimanche son passe temps favoris c’était de faire de l’ébénesterie…

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