J’ai peur.

C’était un samedi après-midi. En l’espace de deux heures, on s’était déjà raconté la moitié de nos vies. Etudiant infirmier, c’était un homme du sud, de mon âge, qui laissait entrevoir au travers d’un fine barbe d’étincelants sourires, lâchés par mégarde. Tout de suite, on s’est plus, et on parlait comme de vieux amis, connaissances de longue date. J’eus même l’audace, entre deux élans de passion gratifiant Tolkien ou la relation médecin-malade, de lui demander son numéro de téléphone, « au cas où ».

Je ne me suis jamais autant senti investi. Mes relations se résumaient, au-delà de mes échecs cuisants du passé, de souvenirs qu’on espère un jour gommés, oubliés, à des rencontres moins qu’éphémères, ne laissant pas entrevoir le moindre espoir quant à une éventuelle « suite ». Et puis il y a « les plans culs ». Mais il s’agit d’un extra dont je n’ai pas envie de parler ici, n’en tirant évidemment aucune fierté.
Il m’appela le soir-même, pour ne rien me dire, probablement pour vérifier l’exactitude de mon numéro, et peut-être parce qu’il était dans le même état d’esprit, à chaud, que moi, heureux d’avoir trouvé quelqu’un lui ressemblant mais le complétant. C’est difficile d’être difficile, mais il vaut mieux faire apparaître, telle une lettre de motivation, un minimum de culture, de passion, (et de poils) pour me plaire ; et sa manière de fonctionner ressemblait étrangement à la mienne. Les poils en moins, certes.

Nous nous revîmes lundi soir, chez moi d’abord, cependant chez moi il n’y a rien à faire pour un embryon de couple, puisqu’agencé de manière à « bosser, bouffer, et baiser », comme le parfait célibataire-D4 dont le rôle me sied plutôt bien ; et nous partîmes finalement chez lui. Son appartement était adulte : la chambre est séparée, un canapé lit et une table basse font face à un écran plat, et il dut se sentir exaspéré devant le pauvre spectacle du petit coin me servant de salon. Là, nous avons continué notre discussion enflammée de l’avant-veille, aprouvant ou contrant l’autre par des arguments puisés dans notre maigre culture, qu’elle soit musicale ou littéraire pour moi, et cinématographique et philosophique pour lui. Nous nous quittâmes, dans la nuit, une bouteille de vin plus tard, sur un baiser, un de ces baisers commençant délicatement du bout des lèvres, sensuel, maturant jusqu’à devenir intense, comme si ça avait un caractère érotique, mais sans être vulgaire, et ce baiser était un acte charnel en lui-même, enflammé par la passion, et aussi sûrement l’alcool. Je glissai jusque chez moi.

C’est un passionné de films, et je lui demandai de m’en faire découvrir, par exemple du Tarantino, que je connaissais à peine. Je n’avais jamais vu Kill Bill, et d’ailleurs je n’avais jamais vu un film de cette manière. Le lendemain, la bouteille de vin débouchée, nous nous sommes installés sur son canapé, la tête de l’un sur le torse de l’autre, et vice-versa, et je suivais le film ponctué de ses commentaires, me nourissant des références, des détails techniques des scènes, et découvrant par ailleurs une bande originale merveilleuse, qui m’aura fait découvrir et aimer la musique de western. Il était -encore- tard, coupable de me laisser repartir, j’eus le droit de rester dormir chez lui, non sans une tirade d’hésitation, puisque c’était un évènement rare de son histoire sentimentale, et que, comme moi, la présence d’un autre dans son lit le rendait mal à l’aise. Je ne l’embêtai pas durant la nuit et partis discrètement, tôt dans la matinée.

Gêné d’être à nouveau invité, je me promis de ramener à manger cette fois-ci, et d’arriver plus tôt pour ne pas avoir à le faire se sentir gêné de me laisser repartir au milieu de la nuit. J’arrivai alors, avec des légumes et de la viande blanche, ce qu’il restait chez moi, pour lui cuisiner un plat de base, l’essentiel étant de cuisiner pour lui, et je franchis un pas de plus, et même si ça allait bien vite, j’en avais envie, et ne me posais pas de questions sur la cinétique de notre relation. Il était ravi, et s’était même décidé au dernier moment à aller acheter du vin. De manière niaise, j’avais pris nos deux verres vides en photo, et c’est longtemps resté le seul souvenir physique de cette relation, avant que je ne l’efface. Après le deuxième volet de Kill Bill, je repartis chez moi, épuisé mais heureux.

J’avais pensé pouvoir passer une dernière nuit avec lui avant ses vacances, et j’y crus, il s’agissait probablement d’un malentendu créé de toute pièce par mon esprit sur-alcoolisé du vendredi soir, en gros le mec bourré qui ne cale rien. L’annonce du contraire, après quelques calins, chez lui, me fit me sentir tellement triste, puis énervé, je le quittai en claquant la porte.

Sérieusement. Ca devait cesser. Jamais, jamais, depuis au moins mes précédents échecs faisant office de relations, une telle bêtise ne m’avait traversé l’esprit, jamais une telle faiblesse ne s’était emparée de moi. Je n’avais pas touché un item depuis le début de cette relation, une semaine vide, blanche, une semaine à oublier mon premier amour, la médecine ; une semaine épuisante, à ne dormir que quelques heures, une demi-bouteille de rouge dans l’estomac chaque soir, à m’excuser de mon retard le lendemain, en stage, et à oublier, oserais-je dire, mon deuxième amour : mon lit. Tous deux étaient sublimés.

J’ai donc profité de ses vacances pour l’oublier. Pour effacer tout souvenir, en commençant par le plus facile : les photos, les conversations sms, les appels en absence ; puis plus difficile : les souvenirs, la mémoire. Un rude, long mais certain, travail avait commencé, et il fallait l’oublier, et je m’efforçais d’y arriver, jour après jour, petit à petit, cette solution étant l’ultime recours. La distance, la D4, le sommeil et mon stage très prenant m’y aidant. M’y aidant tellement, que je restai froid à son appel de retour de vacances, que je ne lui donnais plus de nouvelles et lui non plus. J’en étais arrivé à en être dégoûté, dégoûté d’avoir perdu du temps et des places aux ECN.

Je ne suis qu’un trouillard. J’ai peur de m’engager, de changer ma routine minable mais tellement rassurante, j’ai tellement peur que quelqu’un fasse de moi ce qu’il veut, percer mes grands mystères et secrets à jour, casser cette vitre que je mets entre le monde et moi, qui s’efface malgré tout, le temps d’un billet sur ce blog. Je ne veux pas ça. Et je lui en veux tellement à monsieur Strike. Puisqu’il m’a fait vivre différement, et que jamais plus je ne revivrai ça.

20120707-222201.jpg

Advertisements

7 commentaires sur “J’ai peur.

  1. Pédro Torres dit :

    Life!

  2. Docteursachs dit :

    Ce texte m’a touché, peut être parce que je m’y retrouve, il y a quelques années et encore un peu maintenant.
    C’est toujours prendre un risque que de sortir de la routine rassurante. Des fois on se casse la gueule, des fois ça fait mal, mais a posteriori c’est toujours une expérience qui nous fait avancer, pout mieux se connaître et s’accepter.

    Et puis une fois de temps en temps ça marche et on n’a pas à regretter.

  3. thomas dit :

    Lecture apaisante..

  4. MllePouic dit :

    C’est touchant ce billet… & non, malheureusement, pas facile d’oublier.

  5. Redoxfox dit :

    C’est du « déjà vécu ».
    ‘Nurses they’re killing me.’

  6. Vincent Carlier dit :

    Bonjour,
    Votre texte m’a ému…
    L’amitié repose sur un rapprochement plus ou moins évident entre des personnes partageants un savoir culturel et des bons moments de vie.
    L’amour repose, au delà de l’amitié, sur l’estime qui elle-même repose sur la moralité des deux partenaires. En dernier ressort l’amour est un sacrifice.
    Marcel Proust et Honoré de Balzac ont très bien développés les ressorts de l’affection amoureuse.
    La relation homosexuelle étant par nature plus complexe que celle établie entre une femme et une homme, l’acte d’amour ne débouchant que sur le plaisir vénérien et jamais sur le don de la vie, il appartient aux deux partenaires d’avoir une hauteur de vue sur l’existence qui dépasse la notion de « plan cul » que vous semblez rendre licite, même si vous précisez que vous n’en êtes pas fière.
    Il est ravageur de dissocier le sexe de l’affectif si l’on veut trouver une relation pleine et entière.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s