La maman de Maxence.

Vous allez m’accuser de faire du neuf avec du vieux mais je vous re poste ici un article de mon ancien blog.
J’aurais sans nul doute de plus intéressantes, et inédites, histoires à vous rédiger lorsque j’aurais repris mon stage, c’est-à-dire demain. Et dieu sait que cela me manque.

Une semaine sur trois, 2 externes quittent le merveilleux bâtiment de chirurgie pédiatrique, avec la larme à l’oeil (sic) pour assurer la partie chirurgie des urgences pédiatriques.

Quand un enfant arrive, il est orienté par l’IAO vers le côté, ou plutôt devrais-je dire les 3 boxes médecines, ou les 2 boxes chirurgies. Il y a donc des externes de médecine, des externes de chirurgie, des internes de pédia mais une qui fait la chirurgie de temps en temps, des chefs de médecine et des chefs de chirurgie, mais on ne les voit jamais. Et puis l’après-midi, il n’y a plus personne, simplement les externes de garde et l’interne de chir pédia qui est dans le bâtiment de chir pédia et que tu dois appeler pour faire n’importe quel fait ou geste. Non sans te faire engueuler parce que tu le dérange au bloc ou en staff, et puis que t’as OUBLIE de faire la radio de 3/4 qu’elle est hyper importante cette radio et qu’à cause de toi on perd du temps. C’est ce qui fait le charme des gardes en chir pédia.

Allez comprendre, on est 2 externes de chirurgie et 7 externes de médecine. On n’a pas le droit de rester dans le bureau de l’IAO voir les patients qui arrivent, par contre on a le droit de les installer TOUT DE SUITE, de les voir TOUT DE SUITE, taper l’observation et/ou demander la radio. Et après c’est la croix et la banière pour trouver une bonne âme « médicale », interne, chef, n’importe qui.

Bon ça c’était la partie dans laquelle je me plains. Et aussi pour vous brosser le tableau.

Un jeudi matin, on se serait cru dans Urgences, une femme arrive en courant, son enfant de 3 ans dans les bras « IL RESPIRE PLUS IL RESPIRE PLUUUS », et effectivement il était en apnée, bleu.

Deux internes qui étaient là se sont donc  chargées du gamin, le D2 de médecine ne sachant pas trop où se mettre (son premier stage, sa première vraie urgence, on comprends qu’il soit perdu). Je reste dans les parages, si besoin d’aide.

La mère était appuyée contre la fenêtre du box, le regard dans le vide. On lui demande de sortir, pas de réaction. Je m’approche d’elle, avec le réflexe je pousse la chaise au cas-où, j’ai bien fait : elle s’y effondre. Je lance un vague « je mets la maman de Maxence dans une chambre libre, elle va…pas très bien ». Je la porte limite jusqu’à la salle de change, pas du tout adaptée pour ça, mais au moins, il y a un brancard.

J’essaie de réfléchir vite dans ma tête, elle a fait un malaise, elle est mutique, allez Mike t’es interne bientôt, qu’est-ce que tu fais ? Je demande au D2 qui m’avait suivi un peu affolé, d’aller me chercher dynamap, ecg et appareil à glycémie (COUCOU JE SUIS EXTERNE), je lève les jambes de la patiente, toujours mutique et « ailleurs ». Je suis presque persuadé que c’est quelque chose de psy, mais on va éliminer l’hypotension du vagal, l’hypoglycémie, ou une cardiopathie sous-jacente… J’en sais rien moi, je suis externe et j’ai le réflexe ECG.

Et puis j’ai fait un truc qui ne ressemblait que très moyennement. J’avais déjà du gérer personnellement une attaque de panique, et il semblait que le plus important était le contact avec la réalité. On l’apprend en cours, « déréalisation » « dépersonnalisation » « impression de mort imminente » dans l’item 191, mais franchement « rassurer le patient », dans la pratique, c’est vaguissime.

J’ai donc fait avec ce que je savais, c’est-à-dire maintenir le contact physique (tenir la main, ou caresser l’épaule) et verbal (parler, expliquer, rassurer). Un peu comme je faisais en géria, où le monologue était parfois de rigueur… Elle a une discrète hypoglycémie, mais l’infirmière m’a ramené un jus de pomme. Je demande à la maman de M si elle a un traitement (non) et des problèmes médicaux en particulier (je fais de l’arythmie). Je suis sûr maintenant pour l’ECG, je lui explique et lui fais. Normal. Ouf. Et la tension est correcte. Elle recommence à me parler un peu, je lui demande de penser à des choses agréables.

Elle me parle de ses chevaux, son seul échappatoire. Elle est très heureuse parce que sa fille est encore plus mordue qu’elle. Elle en fait les lundi soir toutes les semaines. Et puis elle me parle de sa vie à l’autre bout de la Terre. Un pays chaud, une autre culture. Elle regrette d’être revenue en France. Dans la vie, elle est quand même un peu stressée. Elle a deux garçons et une fille et le plus grand a déjà passé quelques jours en réa. En plus, elle a perdu un proche il y a peu de temps. Elle dort très peu. Elle voudrait être là tout le temps partout, maîtriser sa vie, sa famille, toutes les choses qui s’y passe. Mais là c’était plus possible, elle a craqué, s’est laissée aller.

Elle a une amnésie complète de cet épisode d’ « absence », et elle commence à se confondre en excuses. C’est pas la première fois que ça lui arrive en plus. Suite à la mort du proche, et là-bas, en réanimation. Je maintiens le contact un maximum, la fait parler de mille et une choses, agréables ou non, mais parler parler parler, assis à côté d’elle. J’avais tellement peur qu’elle refasse un épisode du même genre, ou une attaque de panique, qu’elle avait abordé à peine de retour à la réalité.

On se sent tellement impuissant quand c’est comme ça, on voit la patiente qui ne va pas bien et on ne peut « que » parler. C’est autant un stress pour moi que pour la patiente dans ces cas-là, mais il faut aller au-delà de ça, non parce que sinon on ne s’en sort pas. On entendait Maxence, son fils, pleurer à présent. J’ai ouvert la porte. « Vous entendez ? S’il pleure, c’est qu’il respire. Il y a deux médecins qui s’occupent de lui et il y a papa qui est là aussi. Je laisse la porte ouverte, vous pourrez l’entendre comme ça. »

Cette patiente m’a pris une heure de mon temps. Je l’ai gérée vraiment tout seul. Je pensais surtout à un état de stress post-traumatique, mais l’item 41… c’est bien trop loin. Bon et puis il n’y avait qu’un patient en chirurgie, une OMA que la petite D2 avait carrément bien géré. En allant montrer l’ECG à une interne, plus pour la rassurer elle que moi, puisque c’est le genre d’ECG où même la machine t’écrit « ECG NORMAL », elle me dit que c’est bon, je peux le jeter. « On ne le garde pas dans le dossier de Maxence ? » Ben non, c’est pas l’ECG de Maxence. J’avais même écrit dessus « Maman de Maxence ».

Au moment de partir, je vais voir la maman pour lui dire aurevoir, qu’elle hésite pas à appeler si ça n’allait pas mieux, etc… Elle me répond que ça va beaucoup mieux, qu’elle se sent prête à retourner dans la chambre de son fils, et elle me sort : « Vous savez, plutôt que vous lancer dans la chirurgie, essayez la psy. Ca vous irait bien. » J’ai souri, genre merci c’est gentil. Mais ce n’était pas si anodin que ça, dans une période de doute en raison de mon stage. Même si je ne préfèrerais jamais la psy à la chirurgie.

J’ai gardé l’ECG. Il est accroché dans ma cuisine. Pour me rappeler, tous les jours, que le contact avec les patients, c’est primordial.

(Maxence : faux prénom.)