La maman de Maxence.

Vous allez m’accuser de faire du neuf avec du vieux mais je vous re poste ici un article de mon ancien blog.
J’aurais sans nul doute de plus intéressantes, et inédites, histoires à vous rédiger lorsque j’aurais repris mon stage, c’est-à-dire demain. Et dieu sait que cela me manque.

Une semaine sur trois, 2 externes quittent le merveilleux bâtiment de chirurgie pédiatrique, avec la larme à l’oeil (sic) pour assurer la partie chirurgie des urgences pédiatriques.

Quand un enfant arrive, il est orienté par l’IAO vers le côté, ou plutôt devrais-je dire les 3 boxes médecines, ou les 2 boxes chirurgies. Il y a donc des externes de médecine, des externes de chirurgie, des internes de pédia mais une qui fait la chirurgie de temps en temps, des chefs de médecine et des chefs de chirurgie, mais on ne les voit jamais. Et puis l’après-midi, il n’y a plus personne, simplement les externes de garde et l’interne de chir pédia qui est dans le bâtiment de chir pédia et que tu dois appeler pour faire n’importe quel fait ou geste. Non sans te faire engueuler parce que tu le dérange au bloc ou en staff, et puis que t’as OUBLIE de faire la radio de 3/4 qu’elle est hyper importante cette radio et qu’à cause de toi on perd du temps. C’est ce qui fait le charme des gardes en chir pédia.

Allez comprendre, on est 2 externes de chirurgie et 7 externes de médecine. On n’a pas le droit de rester dans le bureau de l’IAO voir les patients qui arrivent, par contre on a le droit de les installer TOUT DE SUITE, de les voir TOUT DE SUITE, taper l’observation et/ou demander la radio. Et après c’est la croix et la banière pour trouver une bonne âme « médicale », interne, chef, n’importe qui.

Bon ça c’était la partie dans laquelle je me plains. Et aussi pour vous brosser le tableau.

Un jeudi matin, on se serait cru dans Urgences, une femme arrive en courant, son enfant de 3 ans dans les bras « IL RESPIRE PLUS IL RESPIRE PLUUUS », et effectivement il était en apnée, bleu.

Deux internes qui étaient là se sont donc  chargées du gamin, le D2 de médecine ne sachant pas trop où se mettre (son premier stage, sa première vraie urgence, on comprends qu’il soit perdu). Je reste dans les parages, si besoin d’aide.

La mère était appuyée contre la fenêtre du box, le regard dans le vide. On lui demande de sortir, pas de réaction. Je m’approche d’elle, avec le réflexe je pousse la chaise au cas-où, j’ai bien fait : elle s’y effondre. Je lance un vague « je mets la maman de Maxence dans une chambre libre, elle va…pas très bien ». Je la porte limite jusqu’à la salle de change, pas du tout adaptée pour ça, mais au moins, il y a un brancard.

J’essaie de réfléchir vite dans ma tête, elle a fait un malaise, elle est mutique, allez Mike t’es interne bientôt, qu’est-ce que tu fais ? Je demande au D2 qui m’avait suivi un peu affolé, d’aller me chercher dynamap, ecg et appareil à glycémie (COUCOU JE SUIS EXTERNE), je lève les jambes de la patiente, toujours mutique et « ailleurs ». Je suis presque persuadé que c’est quelque chose de psy, mais on va éliminer l’hypotension du vagal, l’hypoglycémie, ou une cardiopathie sous-jacente… J’en sais rien moi, je suis externe et j’ai le réflexe ECG.

Et puis j’ai fait un truc qui ne ressemblait que très moyennement. J’avais déjà du gérer personnellement une attaque de panique, et il semblait que le plus important était le contact avec la réalité. On l’apprend en cours, « déréalisation » « dépersonnalisation » « impression de mort imminente » dans l’item 191, mais franchement « rassurer le patient », dans la pratique, c’est vaguissime.

J’ai donc fait avec ce que je savais, c’est-à-dire maintenir le contact physique (tenir la main, ou caresser l’épaule) et verbal (parler, expliquer, rassurer). Un peu comme je faisais en géria, où le monologue était parfois de rigueur… Elle a une discrète hypoglycémie, mais l’infirmière m’a ramené un jus de pomme. Je demande à la maman de M si elle a un traitement (non) et des problèmes médicaux en particulier (je fais de l’arythmie). Je suis sûr maintenant pour l’ECG, je lui explique et lui fais. Normal. Ouf. Et la tension est correcte. Elle recommence à me parler un peu, je lui demande de penser à des choses agréables.

Elle me parle de ses chevaux, son seul échappatoire. Elle est très heureuse parce que sa fille est encore plus mordue qu’elle. Elle en fait les lundi soir toutes les semaines. Et puis elle me parle de sa vie à l’autre bout de la Terre. Un pays chaud, une autre culture. Elle regrette d’être revenue en France. Dans la vie, elle est quand même un peu stressée. Elle a deux garçons et une fille et le plus grand a déjà passé quelques jours en réa. En plus, elle a perdu un proche il y a peu de temps. Elle dort très peu. Elle voudrait être là tout le temps partout, maîtriser sa vie, sa famille, toutes les choses qui s’y passe. Mais là c’était plus possible, elle a craqué, s’est laissée aller.

Elle a une amnésie complète de cet épisode d’ « absence », et elle commence à se confondre en excuses. C’est pas la première fois que ça lui arrive en plus. Suite à la mort du proche, et là-bas, en réanimation. Je maintiens le contact un maximum, la fait parler de mille et une choses, agréables ou non, mais parler parler parler, assis à côté d’elle. J’avais tellement peur qu’elle refasse un épisode du même genre, ou une attaque de panique, qu’elle avait abordé à peine de retour à la réalité.

On se sent tellement impuissant quand c’est comme ça, on voit la patiente qui ne va pas bien et on ne peut « que » parler. C’est autant un stress pour moi que pour la patiente dans ces cas-là, mais il faut aller au-delà de ça, non parce que sinon on ne s’en sort pas. On entendait Maxence, son fils, pleurer à présent. J’ai ouvert la porte. « Vous entendez ? S’il pleure, c’est qu’il respire. Il y a deux médecins qui s’occupent de lui et il y a papa qui est là aussi. Je laisse la porte ouverte, vous pourrez l’entendre comme ça. »

Cette patiente m’a pris une heure de mon temps. Je l’ai gérée vraiment tout seul. Je pensais surtout à un état de stress post-traumatique, mais l’item 41… c’est bien trop loin. Bon et puis il n’y avait qu’un patient en chirurgie, une OMA que la petite D2 avait carrément bien géré. En allant montrer l’ECG à une interne, plus pour la rassurer elle que moi, puisque c’est le genre d’ECG où même la machine t’écrit « ECG NORMAL », elle me dit que c’est bon, je peux le jeter. « On ne le garde pas dans le dossier de Maxence ? » Ben non, c’est pas l’ECG de Maxence. J’avais même écrit dessus « Maman de Maxence ».

Au moment de partir, je vais voir la maman pour lui dire aurevoir, qu’elle hésite pas à appeler si ça n’allait pas mieux, etc… Elle me répond que ça va beaucoup mieux, qu’elle se sent prête à retourner dans la chambre de son fils, et elle me sort : « Vous savez, plutôt que vous lancer dans la chirurgie, essayez la psy. Ca vous irait bien. » J’ai souri, genre merci c’est gentil. Mais ce n’était pas si anodin que ça, dans une période de doute en raison de mon stage. Même si je ne préfèrerais jamais la psy à la chirurgie.

J’ai gardé l’ECG. Il est accroché dans ma cuisine. Pour me rappeler, tous les jours, que le contact avec les patients, c’est primordial.

(Maxence : faux prénom.)

Peut-être que c’est ça, être fort.

Comme nous pouvions, mais ne voulions pas, nous y attendre, monsieur H est mort ce matin. Très agréable patient, mais aussi fort et robuste, puisqu’il n’avait jamais cessé de travailler jusqu’à son hospitalisation, il y a quelques jours, justifiée d’une perte de poids de 14 kilos. Les imageries découvraient alors un cancer de l’oesophage, et les aliments qui, emprisonnés devant cette tumeur faisant office de porte blindée, condamnant l’entrée dans cet indispensable organe qu’est l’estomac, devaient rester tranquillement dans l’oesophage, privant les muscles et la graisse de monsieur H de toutes les ressources nécessaires pour survivre.

Pis, cette amorphe substance d’aliments, mâchés et pré-digérés, marécageuse, avait réussi, on ne sait comment, à se frayer un chemin ailleurs, et anatomiquement, autour de l’oesophage, il n’y a que les poumons. On en conclue facilement que pour vivre, respirer de la nourriture….n’est pas une solution optimale.

Nous ne savions si la famille de monsieur H, et monsieur H lui-même, étaient tout bonnement simples et vouaient leur entière confiance aux bonnes décisions du médecin, tel un tableau du début du siècle dernier ; ou si, au contraire, de manière à réserver et cacher leurs mauvais sentiments, avaient déjà tout compris, mais venaient rendre visite à leur proche à l’hôpital, comme on viendrait rendre visite à un cousin éloigné et à qui on raconterait les dernières nouvelles, écran de superficialité comblant le désespoir et la fatalité d’un pronostic mauvais. Mais aucun ne feignait comprendre le diagnostic, et tous se portaient très bien.

L’interne fut appelé à son chevet en urgence, en fin de matinée, pour la réanimation, et finalement, aucun geste très invasif ne fut tenté. La scène était surnaturelle : la majorité de l’équipe était là, autour du lit, à regarder ce pauvre monsieur H, qui gaspait, et on attendait, et on ne faisait rien, et puis on n’aurait rien pu faire de toute façon chez ce vieil homme, qui était en train de mourir, mourir sans jamais avoir entendu le mot « CANCER ». Celà me parut durer des heures. Aux derniers spasmes, l’interne sortit appeler la famille, les aides-soignantes finirent de laver le décédé, et je sortis faire autre chose, pour m’occuper l’esprit et ne pas ressasser de mauvaises pensées.

Malheureusement, on ne peut pas s’en empêcher. Je me surprends, dans ces moments-là, à me rappeler du moindre détail précédant l’évènement, qu’on aurait oublié s’il ne s’était rien passé, mais que quelque chose de marquant vient cristalliser et graver à tout jamais pour l’associer à ce qu’il s’est passé. L’arrivée de l’infimière dans le bureau des internes, ma course vers l’ECG, les longues secondes d’inaction face au futur cadavre, silencieusement angoissantes et lourdes, presque insupportables, mais surtout, le geste négatif de la main aide-soignante devant la porte, qui, me voyant arriver poussant l’appareil à Ecg, me fit un merveilleux signe, las mais si expressif, qui voulait dire, « trop tard, c’est fini ».

Ces images occupent mes pensées, bien sûr, mais paradoxalement, je n’ai pas de sentiments associés tristes, comme j’aurais pu les avoir auparavant. Peut-être parce que je m’étais préparé à son décès, malgré le peu de jours durant lesquels j’aurais appris à le connaître, peut-être parce que je savais que son pronostic était mauvais ; cependant je ne peux pas m’empêcher de penser que je grandis, je fonce dans la réalité, et je m’endurcis. Ce décès je le vis autrement, et même si je garde un léger goût amer, le recul que j’ai pu prendre en moins d’une journée est déjà suffisant pour pouvoir en parler, sans pleurer, sans être si triste que ça, et même pouvoir le bloguer. Alors, peut-être que c’est ça, être fort.

Monsieur le doyen, cher maître.

Un billet de mon ancien blog

Monsieur le Doyen, cher Maître,

Malgré le courant de pensée actuelle, j’ai toujours prôné la présence en cours, qu’il soit de plus ou moins bonne qualité, plus ou moins dans l’axe que l’ECN nous impose, même si, j’en conviens, aucune connaissance n’est superflue. Que nous les préparions ou non, une écoute attentive et une participation active étant la base de l’enseignement.

J’ai toujours prôné la présence en stage, accompagnée bien sur, de bonne volonté, de curiosité, de dynamisme, voire même d’autonomie partielle.

J’en ai appris des choses. Je ne suis qu’au début de ma formation, et pourtant, j’en sais 10 fois plus que l’année dernière et 100 fois plus qu’il y a deux ans. En endocrinologie, j’ai appris énormément sur l’interrogatoire, sur les complications du diabète, sur l’attitude d’écoute et d’empathie. En gynécologie, j’ai appris à être méthodique dans la prise en charge. En rhumatologie, j’ai appris l’examen ortho-rhumato et neurologique, et tous les différents traitements de la douleur. En chirurgie oncologique, j’ai appris à me comporter dans un bloc, à instrumenter de manière plus ou moins efficace.

Cette année est celle de ma D4, celle qui va m’aiguiller dans ma carrière, celle des fameux ECN. Quoi qu’on puisse en dire, ce sont les ECN qui vont me permettre de réaliser mon rêve, de m’épanouir. Quoi de pire qu’un médecin généraliste qui l’est par défaut. Pour que nous puissions réviser au maximum cet “examen” nous avons nos après-midi libérées, en échange de quoi, nous devons être présents en stage tous les matins.

Notre programme est complété de conférences hebdomadaires, qui sont comme des concours blancs. La fac “organise” des conférences tous les mardi de 19h à 23h, et, de plus, je participe à des conférences privées, tous les samedi de 15h à 20h, qui me coûteront moins de 1000 euros l’année.

Votre nouvelle politique, est de poursuivre l’ascension de la faculté dans le classement inter-fac établi, arbitrairement, par exemple, par la proportion des étudiants classés parmi les 1000 premiers. On pourrait avoir du mal à y croire, mais c’est ce que vous voulez.

Mais je pense que si vous ne réagissez pas sur ce qu’il se passe au CHU, je ne ferai pas remonter le niveau de la faculté : j’ai commencé mon année par ce stage en chirurgie pédiatrique. J’en ai appris des choses. Je n’ai certainement pas appris à examiner un enfant, encore moins un nouveau-né. Je n’ai pas appris la prise en charge d’une pathologie pédiatrique ni les indications des examens complémentaires. Je n’ai pas appris l’empathie et l’éducation des parents, le message à leur faire passer, puisqu’en pédiatrie, il n’y a pas qu’un patient, il y en a 3 si on rajoute papa et maman.

J’ai appris d’autres choses.

Oui, j’ai appris à être soumis et à obéir. J’ai appris à fermer ma gueule. J’ai appris à encaisser les remarques et les insultes inappropriées et injustifiées. J’ai appris à attendre que le programme soit fini pour pouvoir partir et manger, même si parfois c’est après 15h, et que le RU est fermé. J’ai appris que se faire engueuler était visiblement quelque chose de “pédagogique”. J’ai appris que j’étais la sous-merde de l’hôpital. J’ai appris que je devais faire toutes les tâches ingrates sous le prétexte que “c’est formateur”.

J’ai appris à manger en 15 minutes pour me remettre à bosser à la BU après 8 heures au bloc. J’ai appris à gérer mes émotions, et que mes sentiments d’infériorité et de soumission n’affectent pas mon travail, ni au bloc, ni à la BU. J’ai appris à accepter de revenir le jeudi après-midi pour préparer le staff du vendredi après-midi, auquel je dois aller bien sur, mais aussi faire une présentation sur un sujet hyper-spécialisé, et donc, pas ECN. J’ai appris à accepter les remarques des chefs et des internes, qui doivent trouver que nous ne sommes pas assez présents.

J’ai appris à ne dormir plus que 7 heures, puis 6 heures par nuit pour pouvoir, au mieux finir mon programme, au pire ne pas être en retard sur les autres. J’ai appris à contrôler mes pulsions suicidaires en sortant des blocs d’ortho. J’ai appris à travailler au lit. J’ai appris à me réveiller vers 5h30-6h pour bosser un peu avant le bloc.

J’ai appris à ne pas détester les autres D4 qui ne vont pas en stage et qui sont à la BU depuis 8h, tous les jours. A ne pas détester ceux qui se plaignent de leur stage puisque je le fais constamment. A ne pas détester ceux qui sont meilleurs en conf, puisqu’ils le méritent. J’ai appris à ne pas détester les D2 et les D3 dans mon service, puisqu’ils endurent la même chose que moi.

Vraiment, j’ai appris des trucs. Elles ne me serviront certainement pas pour les ECN.

Veuillez accepter, monsieur, mon respect le plus profond.

MDB.

4 minutes par jour.

C’est l’histoire de monsieur X qui est hospitalisé dans mon service. Il est arrivé à 10 heures aux urgences parce que depuis quelques jours il avait du mal à respirer. C’est le médecin traitant qui l’a envoyé ici, et puis il lui a dit de se dépêcher, parce qu’il y a de l’eau dans les poumons, alors ça peut être grave.
Après avoir attendu 2 heures dans le couloir, on s’occupe enfin un peu delui, il voit un étudiant, puis un interne qui lui posent des questions, puis une infirmière qui lui fait une prise de sang, lui branche une perfusion et lui donne de l’oxygène.

Il attend encore quelques heures pour qu’on finisse par lui dire qu’il restera à l’hôpital quelques jours. On l’emmène une heure encore après, il ne sait pas trop où, on ne lui dit pas.

Il arrive à 16h dans mon service, il voit une étudiante qui lui repose des questions, puis une interne, qui lui repose les mêmes questions, toutes ces questions qu’on lui avait déjà posées aux urgences. Il voit ensuite une étudiante infirmière qui lui pose des questions, puis une infirmière qui lui fait une prise de sang et rebranche une perfusion et tripatouille un peu l’oxygène.

La nuit passe. On va enfin s’occuper de lui et lui dire ce qu’il se passe, pourquoi il n’arrive plus à respirer, pourquoi on lui prend autant de sang, dans le coude, sur les poignets, pourquoi on lui branche des électrodes pour le coeur, pourquoi il faut garder ce truc dans le nez pour l’oxygène.

Erreur. Le matin, on le réveille vers 7h pour lui re-re-faire une prise de sang, mais c’est une autre infirmière qui le fait. Puis, on lui donne son petit déjeuner. Et il attend.

Tout d’un coup, à 11h40, on toque, et là, 15 blouses blanches rentrent dans la chambre et parlent, a priori de lui, mais il n’en est pas sur, puisqu’ils ne s’adressent pas à lui, et puis de toute façon, leur langage est incompréhensible. On le regarde avec un air de pitié en hochant la tête. Puis, tout d’un coup, la blouse blanche avec les cheveux blanc prend la parole. « COMMENT CA VA MONSIEUR eeeeuh MONSIEUR X ? » « ON A MANGE TROP DE SEL HEIN !? » Puis on écoute les poumons et le coeur, on le tripatouille un peu partout et 4 minutes plus tard, à 11h44, tout le monde sort.

Heureusement que ses enfants viennent l’après-midi, car il ne verra plus personne en dehors des aide-soignantes qui lui apporteront ses plateaux repas et des infimières ses médicaments.

 

J’avais du mal à concrétiser ce manque de présence à mes débuts de stage, mais, et surtout depuis mon stage chez la médecin généraliste, je me rends compte du décalage qu’il peut y avoir dans un service de médecine hospitalière lambda.

On a l’impression de soigner un patient, parce qu’en fait, on soigne des chiffres et des résultats d’examens complémentaires par d’autres chiffres et d’autres examens complémentaires.

Le système est fait d’une telle façon qu’on ne fait plus rien devant le patient, en dehors de l’examen clinique quotidien, et encore, tellement restreint. Les médecaments se prescrivent par ordinateur, relié directement à l’ordinateur des infirmières. Les biologies se demandent par écrit sur le dossier de soins que les infirmières vont relever et ficher. Les examens complémentaires se demander sur des « bons » où l’on argumente et vend notre patient, comme pour s’assurer qu’il mérite bien son examen complémentaire. Les dates sont communiquées par téléphone aux infirmières, qui planifient les allers-retours des patients avec les brancardiers.

Autant dire que rien n’est fait devant le patient, et que rien ne lui est expliqué. Imaginez, un matin, un mec que vous ne connaissez pas toque et vous emmène dans un endroit que vous ne connaissez pas, vous faire quelque chose mais lui-même ne sait pas trop quoi. Une radio ? Un tube dans la bouche ? Dans le derrière ? On verra. C’est flippant hein.

Alors forcément, de ce côté-là, on a l’impression que les médecins n’en branlent pas une. Et pourtant, voilà comment se déroule une (demi-) journée type dans mon service.

Les externes arrivent vers 8h30 le matin, vont voir leur patients pour prendre la tension, voire la fréquence cardiaque et la saturation, et les examiner un peu. Ce que j’aime bien faire c’est relire les dossiers médicaux de mes patients, d’une part pour savoir ce qu’il s’est passé l’après-midi, d’autre part pour bien me souvenir des antécédents-traitement-derniers résultats d’examens que la chef pourrait demander à la visite. Les internes arrivent vers 9h, prennent les transmissions des infirmières et leur café. Les chefs arrivent vers 9h30, prennent leur café, et on commence la visite. Chaque chef a 13 patients. Les chefs partent au plus tard vers 12h30-13h, ce qui fait 3h et quelque de visite, soit 15 minutes par patient.
Pour chaque patient, la visite est bien stéréotypée : on regarde les bios du jour si elles sont arrivées, on regarde les dernières imageries s’il y en a eu, on modifie les traitements en fonctions des biologies. On rentre dans la chambre, la chef examine le patient, l’interne prescrit dans le dossier de soin, l’externe écrit dans le dossier médical.

On ressort de la chambre, on regarde les bios, les examens complémentaires. On demande de nouvelles bios (l’interne les écrit dans le dossier de soin), de nouveaux examens complémentaires-ecg-gaz du sang-récupération de compte-rendu-appels du médecin traitant (l’externe les écrit dans son carnet de truc à faire).

Patient suivant.

Une fois la visite terminée, il faut faire tout ce qu’on a écrit dans notre carnet. Les appels en premier, parce que les secrétariats ne répondent plus après midi, puis rapidement les examens type recherche d’hypotension orthostatique ou gaz du sang, parce que les patients mangent à midi pile, ensuite les bons de demande d’examens complémentaire.

Une fois tout ça finit, un petit (ou gros) mot dans le dossier médical, parce que c’est le travail de l’externe. Et puis trier les bios, et ranger les bios signées. Et les papiers de sortie à faire. C’est à partir de cet instant où l’on aime le mec qui a ramené un gâteau, des kinders, ou n’importe quel autre truc à bouffer.
L’après-midi (qui commence à 15h) est consacré aux entrées et au tour de bio, plus ou moins un nouveau point avec les chefs sur certains patients. Sans aller les voir.

Si vous analysez bien, on s’occupe de monsieur X. du matin au soir (les constantes, les transmissions infirmières, les bios, la visite, les examens complémentaires, les rendez-vous, les compte-rendus à récupérer, la contre-visite). Seulement voilà. Monsieur X il ne voit pas tout ça. Monsieur X il voit les médecins 4 minutes par jour, qui écoutent le coeur et les poumons et demandent si tout va bien.

 

 

Je n’ai pas vraiment de solution à apporter. Pour l’instant. Je sais qu’en tant qu’externe, mon rôle n’est pas nécessaire, alors j’essaie de faire de mon mieux.  Je dis aux patients les rendez-vous et les examens complémentaires. J’essaie de lui expliquer, quand, pourquoi, comment ça va se passer. Idem pour les médicaments qu’il peut recevoir, mais ça dépend du patient. Et puis je n’ai qu’une demi-heure « seul » avec mes patients.

Depuis que je suis passé chez ma médecin gé, je fais les papiers de sortie devant lui. Premièrement, c’est plus respectueux. Deuxièmement, ça ne peut pas faire de mal pour l’observance. Car en même temps que je rédige l’ordonnance, j’explique. Je rédige la feuille de rendez-vous, toujours en expliquant quand et comment et pourquoi on fait cet examen. Pourquoi c’est important de prendre les antibiotiques jusqu’au bout. Pourquoi il faut absolument faire cette bandelette urinaire à 3 semaines.

Je sais que les internes et les chefs sont pressés et qu’ils sont surchargés de travail, qu’ils ont autre chose à faire, mais avec un peu de bonne volonté, et surtout, un changement fondamental du système, on pourrait arriver à passer un peu plus de temps avec le patient, et non pas avec ses chiffres ou ses images. Je ne sais pas vraiment comment on pourrait y arriver.

L’hôpital à beaucoup à apprendre de la médecine générale.

Le syndrome de superman.

Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais quand j’étais encore jeune et insouciant, et que je pensais passer les ECN en juin 2012, en non en juin 2013, j’avais pris mon mois sans solde. C’est-à-dire, ne pas travailler en avril (et ne pas être payé), et ne pas travailler en mai pour faire du temps complet en juin.

Le temps de connecter ma partie du cerveau « mois sans solde » et « redoublement » par la synapse « pas trop utile du coup », il était trop tard, et tous mes coups de fil éplorant-suppliant la direction des affaires médicales n’y ont rien pu changer, je ne serai pas payé en avril, et c’est tout. (J’exagère).

J’ai donc décidé de ne rien dire à personne, et d’aller en stage malgré tout, à mi-temps. Je savais que mon stage en médecine interne allait être intéressant, que j’allais apprendre pas mal de trucs ECN-like. Et je ne regrette vraiment pas. Mon interne est juste merveilleuse, et patientissime avec son pauvre bénévole de D4 qui remet en cause tous ses diagnostics/prescriptions (j’ai l’impression de passer un quart de mon stage sur le site de l’HAS/l’AFSSAPS/mes fiches). La chef est géniale, méga-compétente, et toujours disponible pour répondre à n’importe quelle question. Et drôle, et humaine. Et mes co-externes sont vraiment débrouillards et serviables. Et l’externe en pharma range et trie les bios, et appelle les pharmacies pour avoir les dernières ordonnances. ON N’AURA JAMAIS VU CELA.

En fait, ce qui est le plus motivant, mais aussi certainement le plus nouveau et le plus problématique, c’est que mon interne me laisse gérer pas mal mes patients.

Evidemment, c’est motivant. C’est extrêmement formateur, on a la pression, on voudrait faire de son mieux. Montrer qu’on sait se débrouiller comme un vrai interne. Tout savoir. Tout connaître. Bon, c’est difficile, mais mon esprit ECN compétitivo-entraîné est, au final, fait pour ça.

Le « problème » n’est pas là. Il réside dans ma relation avec les patients. En étant plus impliqué dans la démarche de soins, en étant plus responsable, je suis également plus vulnérable et plus attaché à mes patients. Et même, au final, mon humeur fluctue en fonction de l’état de mes patients. C’est mauvais hélas ! je le sais, et la nécessité d’écrire n’est malheureusement pas nouvelle.

M. B est entré lundi dernier. Il a 60 ans mais on lui en donnerait 20 de plus. Ancien alcoolique, plusieurs crises d’épilepsies secondaires ont laissés quelques « lacunes » cérébrales. Il est hospitalisé pour une pneumopathie d’inhalation, la énième.

Mon interne le connaît, elle me dit de faire l’observation vite fait et d’insister vraiment sur ce qu’il s’est passé depuis la dernière hospitalisation.

Il n’a pas de famille, est quasi-grabataire, et vit dans une famille d’accueil. M. B est gentil, et vraiment pas embêtant : il ne parle pas. « bonjour » « oui » « non » « voilà ». Le langage est assez limité. On se demande s’il comprend tout ce qu’on dit.

Comme toute pneumopathie d’inhalation basique, on le traite par rocéphine et métronidazole, kiné respiratoire, oxygénothérapie.

Vendredi, pendant ma visite/tour de tensions, je trouve un beau 20/9 de tension. Bon, je m’inquiète pas trop et reviens vérifier 5 minutes après, en lui expliquant (vainement ?) qu’il faut rester allongé. 20/9. Aux deux bras. L’interne le met sous nicardipine et on ne va pas plus loin.

Je reviens lundi, ce matin donc, après un week-end peu palpitant et trop alcoolisé je pense, passons.

L’interne d’astreinte fait les transmissions. M.B, c’est pas ça. C’est vraiment vraiment pas ça. M.B a un caillot qui s’est formé dans son aorte. Ca fait une semaine apparemment que ça a commencé, d’après le radiologue. Lors de la visite de samedi, l’interne d’astreinte a soulevé les draps, et a découvert deux jambes bleues-noires et couvertes de bulles hémorragiques. Ses jambes sont mortes. Elle ne sont plus vascularisées par l’aorte.

C’est trop tard, la nécrose est installée. On ne peut plus rien faire. Il faut amputer. Les deux jambes. L’opération est prévue demain.

Ce matin, à la grande visite, on a essayé de lui dire. Je ne sais pas s’il a compris. Personne ne sait vraiment.

Je ne sais pas trop ce que j’ai raté.

Je suis absolument sur d’avoir regardé ses jambes tous les jours, à M.B, au moins pour lui palper les mollets pour chercher une phlébite. C’est systématique, limite sous-cortical.

Par contre, je n’ai pas pour habitude de palper les pouls périphériques tous les jours ; et puis, je n’avais aucun pouls pédieux à l’entrée. Je ne suis pas allé plus loin (pouls poplités ou fémoraux). J’aurais du peut-être, je ne sais pas.

J’ai juste écrit dans l’observation d’entrée « pouls pédieux non perçus des 2 côtés ».

M.B ne nous a jamais dit avoir mal aux jambes, mais est-ce qu’il aurait vraiment pu. Même en lui demandant, comprenait-il ce qu’on voulait dire ?

De même, jamais de déficit sensitivo-moteur réellement constaté, « dans les limites de l’examen ».

Je sais que je me fais un peu trop de soucis. Mais j’ai vraiment eu l’impression de n’avoir servi à rien. C’est dérangeant. C’est difficile de ne pas pouvoir soigner tout le monde. D’être impuissant. J’aimerai réellement et sincèrement pouvoir le faire, mais ce n’est pas possible, bien sûr.

Ce matin, j’ai regardé les orteils de tous mes patients. Je voudrais qu’ils puissent tous aller mieux. J’ai le syndrome de super-man.

La suite

Mme P a finalement vu sa famille et va beaucoup mieux, plus de désorientation, coopérante et plus agressive. Le scanner cérébral est normal. Petite fracture non déplacée du nez.

Mon interne a revu l’observ avec moi pour me dire ce qui était bien et moins bien. Et m’a soulé pour que je m’en aille au lieu de finir les trucs à faire à 13h.

Mon stage est fun fun fun!! :D

Je ne suis pas pressé d’être interne.

Depuis lundi, je suis en stage dans un service de médecine interne. Tout se passe bien, j’ai 4 patients, mon interne et mes co-externes sont géniaux, la chef est fun, tout ça.

A ma petite visite/tour de tensions ce matin, je retrouve Mme P., 87 ans. Initalement hospitalisée pour une chute sans perte de connaissance, a priori d’origine cardiaque, en cours de bilan. Elle présente, ce matin, un bel hématome en lunette. Rien vu dans le dossier médical, mais bon je me doute qu’elle a chuté. Je m’inquiète un peu, prends les constantes qui sont bonnes, fais un examen clinique complet. Elle est complètement désorientée, « on est à Trifouillis les Oies en 1997 ». Pas de signes de localisation, et une probable fracture des os propres du nez. Sous Lovenox (traitement anti-coagulant) à posologies préventives depuis hier, évidement. L’interne n’est pas encore là, je demande le scanner cérébral en urgence. On est d’accord, jusque là, on a affaire à un syndrome confusionnel aigu, avec la chute comme facteur favorisant.

A 9h, c’est le staff. J’ai eu le temps de prévenir l’interne, et aussi de voir le mot de l’interne de garde dans le dossier infirmier (NORMAL), qui prescrit de l’atarax pour lever ses angoisses, et un scanner cérébral.

Mon interne me demande de lui faire aussi un bladder scan en plus du scanner (pour savoir si elle n’est pas en globe vésical, ça entraîne des syndromes confusionnels). En fait, il y a un seul bladder scan pour 10 unités. Il se trouve dans le service d’à côté, et il faut inscrire son pauvre nom d’externe pour savoir qui l’a pris.

Je reviens en prenant soin du bladder scan tel le saint-graal, et l’interne voudrait que je convainque Mme P pour le scanner cérébral, parce qu’elle a pas l’air de coopérer. Bon. En rentrant dans la chambre, je retrouve Mme P, complètement prostrée dans son lit, anxieuse. Elle est complètement ailleurs, elle refuse le bladder, même pas la peine de lui proposer le scanner, et en plus « on essaie de la tuer », »on est faux » et « on n’existe pas », et puis elle commence à crier et à s’agiter. Et pourtant, j’ai bien passé 1/2h à négocier, rassurer, calmer la patiente.

Je vais voir les infirmières pour savoir si elle a eu l’Atarax (pour qu’elle se calme un peu quoi). Non. Et puis l’interne refuse qu’on la sédate. Je comprends pas trop, je vais voir l’interne qui me dit que j’ai qu’à mieux m’y prendre pour la convaincre, et que si elle refuse le bladder scan, j’ai qu’à appeler un co externe pour qu’il la tienne pendant que je fais l’examen. Mouais.

Pourquoi pas. Ca m’emmerde pour ne pas être vulgaire. Elle refuse les soins, elle est complè-tement affolée, mais non il faudrait l’attacher limite pour son bladder scan.

Le bladder, que j’avais laissé devant la chambre, est introuvable. « Ha oui, ya une fille d’une autre unité qui est venu le prendre ! » me dit-on. (S’il est perdu, c’est mon nom qu’il y a écrit sur la super fiche gardienne du saint-graal, mais bon). Rien à foutre, je vais dans tous les services pour le retrouver. On finit par le retrouver en endocrino, où les externes ont l’air de comprendre l’enjeu, mais pas l’interne, qui me prend pour un débile fini, qui a décidé DE FAIRE SON TOUR de bladder scan AUJOURD’HUI, oui, mon urgence de merde elle attandra, la vessie des diabétiques, c’est bien plus important. Si j’avais été interne, je n’aurais pas eu cet accueil, mais bon, je suis un externe, un type bête qui fait ce qu’on lui dit alors il me parle comme un débile. Ça me gonfle, du coup je lui parle aussi comme un débile. « on a un syndrome confusionnel aigu là, c’est une urgnce hein. Si ça trouve c’est un globe vésical, tu sais ? Hein ? Alors ce serait bien que je l’ai vite mon bladder? Et puis c’est mon nom qui a écrit hein ? Tu saisis là ? ». TRES ETRANGEMENT, il me l’a pas donné.

Je remonte dans mon service, bredouille, énervé, et je note dans le dossier « bladder scan non fait, l’interne de diabéto refuse de nous donner le bladder scan ».

Je demande à l’interne (qui n’a pas encore vu Mme P) si je dois rappeler le scanner. « Si elle veut pas son scanner cérébral, on va pas la forcer ». PARDON ? Alors on peut l’attacher pour le bladder scan, mais si elle saigne dans sa tête, on s’en fout.

3 heures après, mon interne appellera la chef de clinique, qui lui dira sans hésiter de la sédater pour qu’elle ait son scanner aujourd’hui. Le bladder scan sera négatif.

J’ai longtemps discuté avec mon interne. Je ne sais pas si j’ai encore tout saisi. Je ne pense pas bien identifier l’urgence et les limites de l’éthique. Pour moi, il s’agissait d’une urgence. Une petite mamie qui tombe, sous anti-coagulant, et qui a des ecchymoses « en lunette » comme on dit dans les bouquins, et qui se met soudain à délirer, oui, c’est une urgence.

Pour moi, pauvre merde d’externe, une patiente qui dit être mercredi 21 mars 2012 hier et jeudi 1997 hiver aujourd’hui à Trifouillis les Oies, après une chute, c’est une urgence.

Mon interne m’expliquait que si elle avait fait un coma en lui mettant des anxiolytiques, et bien on n’aurait pas pu déterminer l’origine de son coma. Et la famille aurait pu se retourner contre nous.

Jusqu’où peut-on considérer qu’une personne a suffisamment toute sa tête pour décider de ce qui est bon pour elle-même ? Qu’est-ce qui est plus éthique ? Ne pas faire de scanner cérébral conformément à la décision de Mme P? Honteusement la shooter pour la forcer à rentrer dans le scanner, parce que « c’est comme ça qu’il faut faire » ?

Je n’ai pas la réponse à ces questions. Je ne sais pas où est la limite. Je ne serais pas honnête en disant que mon interne avait tort. C’est un autre point de vue. Mais il faut trancher. Mon interne a tranché, et elle a eu raison. Elle a su gardé la tête froide devant une semi-urgence, devant son externe semi-hystérique qui court après les bladders scan. Elle a su argumenter et me convaincre à propos de sa prise en charge. Elle avait déjà tout planifié. Et en se protégeant, puisque c’est la chef qui a décidé de la sédater, et c’est pas mon interne qui a pris la décision. Alors que moi j’aurais voulu aller plus loin. Mais sans rien lui proposer après.

Vraiment, je ne suis pas pressé d’être interne.

On est finalement bien seuls.

Ce qui est intéressant mais si difficile, en médecine, c’est qu’on apprend à être fort. Mentalement. Et même quand on croit être fort, on ne l’est pas assez. J’ai mis du temps à écrire cet article. Ca fait longtemps qu’il est dans mes brouillons, et finalement je me lance pour cicatriser un peu. On va voir.

On a beau travailler en équipe, on se retrouve isolé. Moralement. Pourquoi ça ? Parce que PERSONNE ne saura. Non, personne ne peut ressentir ce que ça peut être de perdre un patient, de se sentir humilié et mauvais en conf, de faire des dossiers et de voir que les notes stagnent à 40, de dire à Mme A, 38 ans, mariée, 3 enfants en bas âge, que sa douleur au ventre c’est un cancer méchant, qui a métastasé un peu partout. Personne ne peut savoir ce qu’il se passe dans ma tête quand la chir te dit que tu n’es bon à rien, qu’on te dit en staff « il manque un cliché là ». Et que 5 chirurgiens dont la chef de service, les internes, les externes, la cadre, les chefs IDE, les étudiants IDE te regardent et attendent pendant que tu fais tomber les 1000 radios par terre. Personne n’a su ce que j’ai ressenti quand on m’a fait comprendre que j’étais passé à côté d’une hémorragie méningée aux urgences.

Quand on commence médecine, personne ne sait ce qu’il y a derrière le concours. Personne ne sait ce qu’on voit en stage. On voit des trucs, on ne peut pas en parler, et même si on en parle, les autres ne comprennent pas. Relever un SDF en PLS dans la salle d’attente des urgences, te prendre un coup de poing d’un papy schizophrène, avoir les mains pleines de diarrhée, ventiler une patiente intubée pendant 45 minutes, découvrir que ta patiente est en arrêt à ta garde de Noël.

Personne ne vivra ce que j’ai ressenti en voyant cette enfant de 3 ans. C’était une opération simple, une simple endoscopie, les anesthésistes ne l’avait même pas intubée.

Au bout d’une heure d’intervention, elle commence à dé-saturer. Les anesthésistes nous disent de ne pas nous arrêter, augmentent l’oxygène, puis finalement l’intubent. Ca ne s’améliore pas.

Elle passe rapidement en mydriase, la saturation est au plancher, et puis on constate une énorme masse au niveau du ventre qui n’existait pas au début de l’intervention.

On s’arrête, les chefs appellent la réa néo-nat, font une échographie du ventre, elle a un épanchement intra-péritonéal. On fait une radio, tout le monde se déstérilise, les anesthésistes posent une voix centrale pour passer des antibiotiques. Deux chefs et l’interne vont se relaver les mains en vitesse pendant que l’infirmière de bloc prépare les boîtes de laparotomie. J’essaie d’aider comme je peux mais c’est difficile de savoir quoi faire. J’essaie de raconter ce que j’ai compris à l’interne de réa. L’interne de chir me fait signe que c’est pas la peine de m’habiller.

C’est tellement horrible de se sentir impuissant, de ne pouvoir rien faire parce qu’on ne sait rien faire, faire des micros-trucs style brancher le bistouri électrique, donner la bétadine dans les cupules, sortir des gants (heureusement que je connaissais la taille de tout le monde).

A l’incision péritonéale, on s’est bien reçu 3 litres de glycocolle sur les pieds. Elle a fait un syndrome de résorption. Sa natrémie est à 118 mmol/L (normales 135-145), pas réveillable, toujours en mydriase. Pas de lésion urétérale mise en évidence à la laparo, les chirs vident le péritoine, lavent et referment.

J’ai demandé quelques infos à P., l’interne -géniale et super compétente- qui était là. Au niveau vital, ça devrait aller. Au niveau neuro, il faut attendre le réveil. Bien sûr, il y aura des séquelles. Lesquelles, on ne sait pas encore.

J’ai eu beau faire mon fier, mon fort, je suis retourné à la fac, et je suis allé me cacher dans les chiottes pour pleurer. C’est la première fois que je pleure pour un patient. J’arrivais plus à m’arrêter. J’étais là, seul, à me moucher dans du pq, à me dire que j’étais idiot de chialer comme un gros con, que cette petite je ne la connaissais pas, que j’avais rien fait et que ce n’était pas ma faute, alors arrête de pleurer mike. Même maintenant, j’arrive pas à en parler normalement. Je suis bêtement en train de ravaler mes larmes en écrivant cet article. Vraiment pas fort le mike.

J’ai pris des nouvelles le lendemain. Elle n’était pas réveillée, la natrémie remonte mais n’est pas normalisée. Je n’en ai plus pris après. J’avais tellement peur d’entendre ce que je n’aurai jamais voulu entendre. Je ne sais même pas ce qu’elle est devenue cette gamine. Je ne veux pas savoir. J’ai l’impression d’être horrible en disant ça. Je crois qu’on se protège.

Et je me dis qu’on est finalement bien seuls.

02h32.

Les internes sont enfin assis, ils parlent tout bas, pendant que le chef tapote la dernière observation.

Dans l’aquarium, les lumières ne sont pas toutes allumées. Le couloir est plutôt sombre. Seule une petite mamie déambule pour regagner sa chambre dans une chemise en coton usée par les lavages.

Les infirmières rangent leur derniers dossiers dans des grandes enveloppes. Sans un bruit. Sans parler.

A travers la longue verrière du haut plafond, on peut même voir quelques étoiles.

Le brancardier ramène, silencieusement, le patient qui a mal au coude. Il n’y a presque plus de paroles, de bruits.

On voudrait chuchoter. On se déplace discrètement. J’attends avec mes 2 co-externes, chacun un carnet à la main. On regarde l’horloge et le chef alternativement.

Ca y est, on va pouvoir aller se coucher. Notre garde est terminée.

(je parle pas de ma garde en gynéco pour laquelle je viens de quitter 3h plus tôt).

« Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort. » Nietzche.

Je savais qu’un jour j’allais être confronté à cette situation. Quelqu’un m’a dit hier, sans préambule ou autre forme d’explications, que j’étais « bête à bouffer du foin ». Quelqu’un est arrivé à m’expliquer -laborieusement mais certainement- à la conclusion suivante, finalement résumée en un mot : je suis anti-social. Je n’aime personne, quoi.

J’espérais (et j’espère toujours) que les lecteurs de mon blog comprennent un minimum le second degré. Sincèrement, j’espère que vous savez déceler les articles premier degré et second degré. J’ai malgré tout ajouté cette notion au début de mon blog. Un lecteur averti en vaut deux, pas vrai ?

Je considère ce blog comme un exutoire. Une pensine, pour les connaisseurs :) J’écris ce qu’il me passe par la tête, ce qui me pèse ; j’ai toujours préféré l’écrit puisque les sentiments sont mieux ressentis par le lecteur, si tant est que l’auteur parvienne à les faire passer…

Oui, j’use, j’abuse, je més-use du second degré. Ca n’a pas toujours été le cas.

Je n’oserais certainement pas me placer en représentant du monde hospitalier, je vais simplement raconter comment j’ai vécu la transition « fac-soirée-lol-D1 » à « hôpital-stage-ECN-D2 ». D2 et plus.

L’externe, ce mot qui sonne presque comme une insulte (« LES EXTEEEEEERNES VOUS AVEZ PAS RANGE L’ECGGGG »), est donc balancé dans un service. On arrive vraiment nu, moralement et intellectuellement. Si on est chanceux, on va tomber sur un service bisounours-coeur. Les internes et les chefs vont s’occuper de nous, nous dire ce qu’il faut faire. Nous apprendre à faire une entrée, un gaz du sang. Peut être même nous épauler quand ce sera dur. Quand on n’a pas de chance, on tombe par exemple en réa néphro pour ses premières gardes.

C’était le 19 octobre, vers 18h30, je sortais du service d’hospitalisation traditionnelle de néphro -oui, j’étais un ouf, j’ai pris néphro en premier stage- pour aller prendre ma première garde en réa néphro. J’étais confiant, j’y étais déjà passé la semaine dernière en stage. Savoir comment le service est organisé, qui sont les infirmières et les aides-soignantes (une équipe super au passage, je me souviens même de Rachel, c’est dire), quelles sont les habitudes pour les entrées, qui est l’interne : ça présageait une première garde vraiment agréable et facile.

A première vue, personne en entrant dans le service de réa. En fait, si : tout le monde s’agitait dans un box. J’y vais sans traîner, y a-t-il besoin d’aide ? Dans le lit, Mlle F, 22 ans, hospitalisée ici pour pyélonéphrite sur son greffon. Je ne me souviens pas du tout de la néphropathie sous-jacente, un truc genre maladie de Berger, mais je ne suis vraiment pas sûr. A priori pas quelque chose d’extrêmement grave, à la base.

Bref, ce n’était pas du tout pour ses reins que l’équipe soignante s’afférait, mais pour son coeur. Il s’était emballé (pour les amateurs, elle était passée en fibrillation ventriculaire). Mlle F. avait fait un arrêt dans le service, sans aucune étiologie évidente. Je ne connaissais pas du tout le traitement à l’époque, la seule chose dont je me souviens, c’est qu’ils ont réussi à réduire sa fibrillation après un choc électrique externe (« son coeur est reparti »). Le chef appelle sa famille, ils arrivent dans 3/4 d’heure.

« Tiens si tu sais pas quoi faire, tu n’as qu’à aller voir Mme B. ». Mme B., 86 ans, cancer broncho-pulmonaire métastatique. Je prends mon temps pour l’examiner, mais l’interrogatoire est difficile. Et puis un examen néphro, c’est quand même très succinct. Alors je fais un examen complet.

Ca s’affère à côté.

Mlle F. re-fibrille. Après 45 minutes de massage cardiaque, de choc électrique externe, de médocs de réa (adré, tout ça…), mlle F. est en dissociation électro-mécanique… Plus grand chose à faire. Mlle F est décédée.

La famille arrive. Ils ne sont pas au courant du 2e épisode. Personne ne les a mis au courant, puisqu’elle est morte presque en même temps qu’ils sortaient de leur voiture sur le parking, à peu de choses près.

Je sors de mon box pour aller écrire mon observation sur Mme B. à ce moment-là.

Je ne me suis rendu compte qu’après de ce qu’il se passait. Ecrire son observation en entendant des cris déchirants et des pleurs dans le couloir. Elle venait juste pour une pyélo, il ne comprennent pas. Quand on les a appelé, elle allait mieux. Alors ils s’étaient dépêchés. Ils ne pourront plus jamais lui parler. Profiter d’elle. Ils n’ont pas pu lui faire leurs adieux, ça n’était pas prévu.

Le chef les fait rentrer dans la chambre. Puis il vient me dire que je peux partir.

Il est 23h30, je prends un bus de nuit, tout seul. Je ressasse et je ressasse. Tout le monde est en train de dormir, demain il y a stage à 8h. Personne ne répond au téléphone. Je n’ai pas tellement envie de tout raconter, à chaud, par écrit, à ceux qui sont sur facebook. Cette fille, cette patiente, je ne la connaissais pas. Elle était rentrée le jour même, jamais eu le temps de lui parler puisqu’ils la massaient quand j’ai pris ma garde. Pourtant c’est ma première garde. C’est mon premier décès.

Le lendemain, j’apprends que Mme B. (cancer broncho-pulmonaire) était morte durant la nuit.

La distance mise avec les patients permet de tenir. Si j’étais dans un tel état à chaque fois qu’un de mes patients mourrait, je serais en dépression 2 semaines après être entré en gériatrie. On doit se blinder.

Cette histoire, bouleversante -j’ai essayé de vous décrire l’évènement avec la vague d’émotion qui m’a submergée- est, certes, une expérience qui marquera ma vie, un peu mélo-dramatique j’en conviens.

Malheureusement, on n’apprend pas à se forger une carapace seulement parce que nos patients meurent ou sont malheureux. C’est le même scénario dans le bureau des internes.

Être traité comme une sous-merde « QUOI tu connais pas les germes qui donnent des myélites ?? » ou rien que voir le chef de service retourner et secouer un dossier médical parce que les compte-rendus ne sont pas perforés et rangés, pour que tu sentes bien l’humiliation quand tu dois les ramasser à ses pieds. C’est une autre forme d’armure qu’on se fabrique.

Je ne dénigre pas cette forme d’éducation, si dure soit-elle, je n’irai pas jusqu’à remercier ce chef de service, mais il a eu le mérite de renforcer ma confiance en moi.

Il est très difficile de parler de moi comme ça. Surtout deux jours de suite. Mais si ça a pu éclairer les plus sceptiques d’entre vous, alors j’espère que vous ferez une bonne lecture, avec un point de vue différent. Sinon, allez vous faire f…

Et puis tiens j’ai envie de rajouter un peu de musique comme d’hab ! J’ai reçu ma platine vinyle ce matin, alors j’écoute en boucle Vitalic en boucle. Et puis ça fera plaisir à @Graounch. Des bisous, ne lâchez rien.

20110812-120139.jpg