On ne parle que de ça.

Il arrive un jour, un malheureux jour, où on se rend compte. On fait intérieurement le point sur toutes les dérives qui nous entraînent depuis le début, et dont on ne peut saisir l’intensité croissante au vu de la lente cinétique de leurs inerties.

J’ai perdu toute notion d’attachement. Trop, pas assez, pas du tout, pas les bonnes personnes. Je ne sais pas/plus comment on fonctionne. Pas de juste milieu entre s’emballer dans une relation débutante et se faire traiter de névrosé, et baiser à la chaîne. Pleurer pour des patients qu’on connaît depuis 3 jours. Culpabiliser de ne pas avoir vu l’invisible ou entendu l’indicible.

J’ai perdu la plupart de mes amis hors médecine. Par manque de temps. Par manque d’intérêt. Ils ne nous comprennent pas. On ne les comprend pas. Évidemment, heureusement, j’ai des amis fantastiques en médecine, avec lesquels je peux parler, me plaindre, rire. Mais il est certains sujets et certains points de vue qui ont besoin d’un coup de neuf, d’une approche différente, et la frustration n’est que peu comblée par les réseaux sociaux.

Oui, ce n’est pas la première fois que je raconte ces histoires. Je radote. C’est certain.

Cependant, ce qu’il se passe en ce moment est bien pire. Il s’agit d’une sensation tellement…étrange, et dont la description est difficile, car difficilement avouable. Comme si une sensation de vide nous emplissait, comme si tout ce sur quoi on aurait basé et fondé notre vie, nos idéologies, notre façon de penser s’écroulait, et qu’on se retrouvait seul. Ce qu’il se passe m’est rarement arrivé, et le réveil est dur. Je n’en peux plus de la médecine. J’en ai marre. Ca faisait quelques années que je ne m’étais pas dit ça, et que je m’étais juré que ça ne recommencerait jamais.

Bien sur, je ne suis pas médecin, et je vis une année de merde -deux années qui plus est. Mais je me demande si je suis vraiment fait pour ça. Ca ne me plaît plus d’aller en stage. Je ne retrouve plus la motivation pour les dossiers cliniques. Je viens de passer une semaine à me traîner dans un stage qui est pourtant formateur et intéressant, à rentrer ne rien faire chez moi sauf boire du vin ou regarder des films, me coucher tard, puis maudir le réveil qui sonne trop tôt et tout recommencer.

On se réveille et on se rend compte du désastre de notre pauvre vie.

Faire de la médecine, apprendre à faire de la médecine, voir comment les autres font et apprennent la médecine. Il n’y a que ça. On ne fait que ça. On ne parle que de ça.

Merci à Docteur Seuss pour le lien.

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Le syndrome de superman.

Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais quand j’étais encore jeune et insouciant, et que je pensais passer les ECN en juin 2012, en non en juin 2013, j’avais pris mon mois sans solde. C’est-à-dire, ne pas travailler en avril (et ne pas être payé), et ne pas travailler en mai pour faire du temps complet en juin.

Le temps de connecter ma partie du cerveau « mois sans solde » et « redoublement » par la synapse « pas trop utile du coup », il était trop tard, et tous mes coups de fil éplorant-suppliant la direction des affaires médicales n’y ont rien pu changer, je ne serai pas payé en avril, et c’est tout. (J’exagère).

J’ai donc décidé de ne rien dire à personne, et d’aller en stage malgré tout, à mi-temps. Je savais que mon stage en médecine interne allait être intéressant, que j’allais apprendre pas mal de trucs ECN-like. Et je ne regrette vraiment pas. Mon interne est juste merveilleuse, et patientissime avec son pauvre bénévole de D4 qui remet en cause tous ses diagnostics/prescriptions (j’ai l’impression de passer un quart de mon stage sur le site de l’HAS/l’AFSSAPS/mes fiches). La chef est géniale, méga-compétente, et toujours disponible pour répondre à n’importe quelle question. Et drôle, et humaine. Et mes co-externes sont vraiment débrouillards et serviables. Et l’externe en pharma range et trie les bios, et appelle les pharmacies pour avoir les dernières ordonnances. ON N’AURA JAMAIS VU CELA.

En fait, ce qui est le plus motivant, mais aussi certainement le plus nouveau et le plus problématique, c’est que mon interne me laisse gérer pas mal mes patients.

Evidemment, c’est motivant. C’est extrêmement formateur, on a la pression, on voudrait faire de son mieux. Montrer qu’on sait se débrouiller comme un vrai interne. Tout savoir. Tout connaître. Bon, c’est difficile, mais mon esprit ECN compétitivo-entraîné est, au final, fait pour ça.

Le « problème » n’est pas là. Il réside dans ma relation avec les patients. En étant plus impliqué dans la démarche de soins, en étant plus responsable, je suis également plus vulnérable et plus attaché à mes patients. Et même, au final, mon humeur fluctue en fonction de l’état de mes patients. C’est mauvais hélas ! je le sais, et la nécessité d’écrire n’est malheureusement pas nouvelle.

M. B est entré lundi dernier. Il a 60 ans mais on lui en donnerait 20 de plus. Ancien alcoolique, plusieurs crises d’épilepsies secondaires ont laissés quelques « lacunes » cérébrales. Il est hospitalisé pour une pneumopathie d’inhalation, la énième.

Mon interne le connaît, elle me dit de faire l’observation vite fait et d’insister vraiment sur ce qu’il s’est passé depuis la dernière hospitalisation.

Il n’a pas de famille, est quasi-grabataire, et vit dans une famille d’accueil. M. B est gentil, et vraiment pas embêtant : il ne parle pas. « bonjour » « oui » « non » « voilà ». Le langage est assez limité. On se demande s’il comprend tout ce qu’on dit.

Comme toute pneumopathie d’inhalation basique, on le traite par rocéphine et métronidazole, kiné respiratoire, oxygénothérapie.

Vendredi, pendant ma visite/tour de tensions, je trouve un beau 20/9 de tension. Bon, je m’inquiète pas trop et reviens vérifier 5 minutes après, en lui expliquant (vainement ?) qu’il faut rester allongé. 20/9. Aux deux bras. L’interne le met sous nicardipine et on ne va pas plus loin.

Je reviens lundi, ce matin donc, après un week-end peu palpitant et trop alcoolisé je pense, passons.

L’interne d’astreinte fait les transmissions. M.B, c’est pas ça. C’est vraiment vraiment pas ça. M.B a un caillot qui s’est formé dans son aorte. Ca fait une semaine apparemment que ça a commencé, d’après le radiologue. Lors de la visite de samedi, l’interne d’astreinte a soulevé les draps, et a découvert deux jambes bleues-noires et couvertes de bulles hémorragiques. Ses jambes sont mortes. Elle ne sont plus vascularisées par l’aorte.

C’est trop tard, la nécrose est installée. On ne peut plus rien faire. Il faut amputer. Les deux jambes. L’opération est prévue demain.

Ce matin, à la grande visite, on a essayé de lui dire. Je ne sais pas s’il a compris. Personne ne sait vraiment.

Je ne sais pas trop ce que j’ai raté.

Je suis absolument sur d’avoir regardé ses jambes tous les jours, à M.B, au moins pour lui palper les mollets pour chercher une phlébite. C’est systématique, limite sous-cortical.

Par contre, je n’ai pas pour habitude de palper les pouls périphériques tous les jours ; et puis, je n’avais aucun pouls pédieux à l’entrée. Je ne suis pas allé plus loin (pouls poplités ou fémoraux). J’aurais du peut-être, je ne sais pas.

J’ai juste écrit dans l’observation d’entrée « pouls pédieux non perçus des 2 côtés ».

M.B ne nous a jamais dit avoir mal aux jambes, mais est-ce qu’il aurait vraiment pu. Même en lui demandant, comprenait-il ce qu’on voulait dire ?

De même, jamais de déficit sensitivo-moteur réellement constaté, « dans les limites de l’examen ».

Je sais que je me fais un peu trop de soucis. Mais j’ai vraiment eu l’impression de n’avoir servi à rien. C’est dérangeant. C’est difficile de ne pas pouvoir soigner tout le monde. D’être impuissant. J’aimerai réellement et sincèrement pouvoir le faire, mais ce n’est pas possible, bien sûr.

Ce matin, j’ai regardé les orteils de tous mes patients. Je voudrais qu’ils puissent tous aller mieux. J’ai le syndrome de super-man.

La suite

Mme P a finalement vu sa famille et va beaucoup mieux, plus de désorientation, coopérante et plus agressive. Le scanner cérébral est normal. Petite fracture non déplacée du nez.

Mon interne a revu l’observ avec moi pour me dire ce qui était bien et moins bien. Et m’a soulé pour que je m’en aille au lieu de finir les trucs à faire à 13h.

Mon stage est fun fun fun!! :D

Je ne suis pas pressé d’être interne.

Depuis lundi, je suis en stage dans un service de médecine interne. Tout se passe bien, j’ai 4 patients, mon interne et mes co-externes sont géniaux, la chef est fun, tout ça.

A ma petite visite/tour de tensions ce matin, je retrouve Mme P., 87 ans. Initalement hospitalisée pour une chute sans perte de connaissance, a priori d’origine cardiaque, en cours de bilan. Elle présente, ce matin, un bel hématome en lunette. Rien vu dans le dossier médical, mais bon je me doute qu’elle a chuté. Je m’inquiète un peu, prends les constantes qui sont bonnes, fais un examen clinique complet. Elle est complètement désorientée, « on est à Trifouillis les Oies en 1997 ». Pas de signes de localisation, et une probable fracture des os propres du nez. Sous Lovenox (traitement anti-coagulant) à posologies préventives depuis hier, évidement. L’interne n’est pas encore là, je demande le scanner cérébral en urgence. On est d’accord, jusque là, on a affaire à un syndrome confusionnel aigu, avec la chute comme facteur favorisant.

A 9h, c’est le staff. J’ai eu le temps de prévenir l’interne, et aussi de voir le mot de l’interne de garde dans le dossier infirmier (NORMAL), qui prescrit de l’atarax pour lever ses angoisses, et un scanner cérébral.

Mon interne me demande de lui faire aussi un bladder scan en plus du scanner (pour savoir si elle n’est pas en globe vésical, ça entraîne des syndromes confusionnels). En fait, il y a un seul bladder scan pour 10 unités. Il se trouve dans le service d’à côté, et il faut inscrire son pauvre nom d’externe pour savoir qui l’a pris.

Je reviens en prenant soin du bladder scan tel le saint-graal, et l’interne voudrait que je convainque Mme P pour le scanner cérébral, parce qu’elle a pas l’air de coopérer. Bon. En rentrant dans la chambre, je retrouve Mme P, complètement prostrée dans son lit, anxieuse. Elle est complètement ailleurs, elle refuse le bladder, même pas la peine de lui proposer le scanner, et en plus « on essaie de la tuer », »on est faux » et « on n’existe pas », et puis elle commence à crier et à s’agiter. Et pourtant, j’ai bien passé 1/2h à négocier, rassurer, calmer la patiente.

Je vais voir les infirmières pour savoir si elle a eu l’Atarax (pour qu’elle se calme un peu quoi). Non. Et puis l’interne refuse qu’on la sédate. Je comprends pas trop, je vais voir l’interne qui me dit que j’ai qu’à mieux m’y prendre pour la convaincre, et que si elle refuse le bladder scan, j’ai qu’à appeler un co externe pour qu’il la tienne pendant que je fais l’examen. Mouais.

Pourquoi pas. Ca m’emmerde pour ne pas être vulgaire. Elle refuse les soins, elle est complè-tement affolée, mais non il faudrait l’attacher limite pour son bladder scan.

Le bladder, que j’avais laissé devant la chambre, est introuvable. « Ha oui, ya une fille d’une autre unité qui est venu le prendre ! » me dit-on. (S’il est perdu, c’est mon nom qu’il y a écrit sur la super fiche gardienne du saint-graal, mais bon). Rien à foutre, je vais dans tous les services pour le retrouver. On finit par le retrouver en endocrino, où les externes ont l’air de comprendre l’enjeu, mais pas l’interne, qui me prend pour un débile fini, qui a décidé DE FAIRE SON TOUR de bladder scan AUJOURD’HUI, oui, mon urgence de merde elle attandra, la vessie des diabétiques, c’est bien plus important. Si j’avais été interne, je n’aurais pas eu cet accueil, mais bon, je suis un externe, un type bête qui fait ce qu’on lui dit alors il me parle comme un débile. Ça me gonfle, du coup je lui parle aussi comme un débile. « on a un syndrome confusionnel aigu là, c’est une urgnce hein. Si ça trouve c’est un globe vésical, tu sais ? Hein ? Alors ce serait bien que je l’ai vite mon bladder? Et puis c’est mon nom qui a écrit hein ? Tu saisis là ? ». TRES ETRANGEMENT, il me l’a pas donné.

Je remonte dans mon service, bredouille, énervé, et je note dans le dossier « bladder scan non fait, l’interne de diabéto refuse de nous donner le bladder scan ».

Je demande à l’interne (qui n’a pas encore vu Mme P) si je dois rappeler le scanner. « Si elle veut pas son scanner cérébral, on va pas la forcer ». PARDON ? Alors on peut l’attacher pour le bladder scan, mais si elle saigne dans sa tête, on s’en fout.

3 heures après, mon interne appellera la chef de clinique, qui lui dira sans hésiter de la sédater pour qu’elle ait son scanner aujourd’hui. Le bladder scan sera négatif.

J’ai longtemps discuté avec mon interne. Je ne sais pas si j’ai encore tout saisi. Je ne pense pas bien identifier l’urgence et les limites de l’éthique. Pour moi, il s’agissait d’une urgence. Une petite mamie qui tombe, sous anti-coagulant, et qui a des ecchymoses « en lunette » comme on dit dans les bouquins, et qui se met soudain à délirer, oui, c’est une urgence.

Pour moi, pauvre merde d’externe, une patiente qui dit être mercredi 21 mars 2012 hier et jeudi 1997 hiver aujourd’hui à Trifouillis les Oies, après une chute, c’est une urgence.

Mon interne m’expliquait que si elle avait fait un coma en lui mettant des anxiolytiques, et bien on n’aurait pas pu déterminer l’origine de son coma. Et la famille aurait pu se retourner contre nous.

Jusqu’où peut-on considérer qu’une personne a suffisamment toute sa tête pour décider de ce qui est bon pour elle-même ? Qu’est-ce qui est plus éthique ? Ne pas faire de scanner cérébral conformément à la décision de Mme P? Honteusement la shooter pour la forcer à rentrer dans le scanner, parce que « c’est comme ça qu’il faut faire » ?

Je n’ai pas la réponse à ces questions. Je ne sais pas où est la limite. Je ne serais pas honnête en disant que mon interne avait tort. C’est un autre point de vue. Mais il faut trancher. Mon interne a tranché, et elle a eu raison. Elle a su gardé la tête froide devant une semi-urgence, devant son externe semi-hystérique qui court après les bladders scan. Elle a su argumenter et me convaincre à propos de sa prise en charge. Elle avait déjà tout planifié. Et en se protégeant, puisque c’est la chef qui a décidé de la sédater, et c’est pas mon interne qui a pris la décision. Alors que moi j’aurais voulu aller plus loin. Mais sans rien lui proposer après.

Vraiment, je ne suis pas pressé d’être interne.

À ne jamais oublier

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d’un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

Rudyard Kipling

Ma décision est prise.

Je reblog un article posté sur mon tumblr, parce que je l’aime bien finalement, et puis pour que vous puissiez comprendre où j’en suis.

Dimanche, 18h12. J’appelle ma mère, les corrigés du concours blanc rayés de rouge, sur mon bureau devant moi.

J’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas. Un aller sans retour, quelque chose d’irréversible et de non soulageable, une culpabilité longue et douloureuse.

J’ai baissé les bras. Depuis un mois, je ne travaille que moyennement. Le problème, c’est toujours le même : la lente et longue mais incessante dérive inatteignable, le réveil lucide trop tardif.

J’ai arrêté les cas clinique mi-décembre pour finir de voir une fois tous les items avant le concours blanc, et avant le CSCT (certificat de synthèse clinique et thérapeutique, mon dernier examen avant les ECN, l’examen qui me permet de valider ma D4). Je me suis contenter de lire mes fiches d’items, “simplement”. Trop de retard. Trop de panique. Je me laisse porter par les vacances de Noël. Je passe le temps, reprends la guitare, twitte trop, me réinscris sur facebook, baise à tout va…

J’ai tellement honte de ma note à ce concours blanc Hippocrate. Des PMZ dans tous les coins, des zéros à des questions FACILES. L’impression d’avoir un peu réussi, mais en fait pas du tout. De toute façon, je riais devant mes sujets tellement j’avais l’impression d’être mauvais. J’étais ridicule. Dérisoire. C’est normal de ne pas s’en sortir au premier concours blanc. Ca l’est moins au deuxième. Inavouablement pire.

Je n’ai pas pleuré pas au téléphone, ni après. Je suis un mec, bordel. Il me reste à présent 10 jours pour réfléchir. Peser les pour, les contre. 20 ou 72 semaines de révisions. Tenir jusqu’au bout ou non. En fait, ma décision est prise. Largement.

Et depuis, ça va beaucoup mieux.

Depuis, je m’y suis remis à fond. Je travaille sans pression, je maintiens mon rythme à 10 cas cliniques par jour, de début d’année. Heureux d’aller en stage. Rien à foutre de voir ces notes minables aux dossiers.

Je ne sais pas qui ou quoi accuser. Moi, en premier. Mon stage en chirurgie pédiatrique, peut-être. Mes lacunes passées, sûrement.

Vendredi, 00h26. Le cap n’est pas officiellement franchi, mais il l’est dans ma tête. Je redouble ma D4.

J’ai découvert Clock Opera dans la compilation 10 du label Kitsune. C’est sur l’excellent blog des B-sides que j’ai pu regarder le clip, qui est vraiment pas mal.
Clock Opera – Once and for all.

On est finalement bien seuls.

Ce qui est intéressant mais si difficile, en médecine, c’est qu’on apprend à être fort. Mentalement. Et même quand on croit être fort, on ne l’est pas assez. J’ai mis du temps à écrire cet article. Ca fait longtemps qu’il est dans mes brouillons, et finalement je me lance pour cicatriser un peu. On va voir.

On a beau travailler en équipe, on se retrouve isolé. Moralement. Pourquoi ça ? Parce que PERSONNE ne saura. Non, personne ne peut ressentir ce que ça peut être de perdre un patient, de se sentir humilié et mauvais en conf, de faire des dossiers et de voir que les notes stagnent à 40, de dire à Mme A, 38 ans, mariée, 3 enfants en bas âge, que sa douleur au ventre c’est un cancer méchant, qui a métastasé un peu partout. Personne ne peut savoir ce qu’il se passe dans ma tête quand la chir te dit que tu n’es bon à rien, qu’on te dit en staff « il manque un cliché là ». Et que 5 chirurgiens dont la chef de service, les internes, les externes, la cadre, les chefs IDE, les étudiants IDE te regardent et attendent pendant que tu fais tomber les 1000 radios par terre. Personne n’a su ce que j’ai ressenti quand on m’a fait comprendre que j’étais passé à côté d’une hémorragie méningée aux urgences.

Quand on commence médecine, personne ne sait ce qu’il y a derrière le concours. Personne ne sait ce qu’on voit en stage. On voit des trucs, on ne peut pas en parler, et même si on en parle, les autres ne comprennent pas. Relever un SDF en PLS dans la salle d’attente des urgences, te prendre un coup de poing d’un papy schizophrène, avoir les mains pleines de diarrhée, ventiler une patiente intubée pendant 45 minutes, découvrir que ta patiente est en arrêt à ta garde de Noël.

Personne ne vivra ce que j’ai ressenti en voyant cette enfant de 3 ans. C’était une opération simple, une simple endoscopie, les anesthésistes ne l’avait même pas intubée.

Au bout d’une heure d’intervention, elle commence à dé-saturer. Les anesthésistes nous disent de ne pas nous arrêter, augmentent l’oxygène, puis finalement l’intubent. Ca ne s’améliore pas.

Elle passe rapidement en mydriase, la saturation est au plancher, et puis on constate une énorme masse au niveau du ventre qui n’existait pas au début de l’intervention.

On s’arrête, les chefs appellent la réa néo-nat, font une échographie du ventre, elle a un épanchement intra-péritonéal. On fait une radio, tout le monde se déstérilise, les anesthésistes posent une voix centrale pour passer des antibiotiques. Deux chefs et l’interne vont se relaver les mains en vitesse pendant que l’infirmière de bloc prépare les boîtes de laparotomie. J’essaie d’aider comme je peux mais c’est difficile de savoir quoi faire. J’essaie de raconter ce que j’ai compris à l’interne de réa. L’interne de chir me fait signe que c’est pas la peine de m’habiller.

C’est tellement horrible de se sentir impuissant, de ne pouvoir rien faire parce qu’on ne sait rien faire, faire des micros-trucs style brancher le bistouri électrique, donner la bétadine dans les cupules, sortir des gants (heureusement que je connaissais la taille de tout le monde).

A l’incision péritonéale, on s’est bien reçu 3 litres de glycocolle sur les pieds. Elle a fait un syndrome de résorption. Sa natrémie est à 118 mmol/L (normales 135-145), pas réveillable, toujours en mydriase. Pas de lésion urétérale mise en évidence à la laparo, les chirs vident le péritoine, lavent et referment.

J’ai demandé quelques infos à P., l’interne -géniale et super compétente- qui était là. Au niveau vital, ça devrait aller. Au niveau neuro, il faut attendre le réveil. Bien sûr, il y aura des séquelles. Lesquelles, on ne sait pas encore.

J’ai eu beau faire mon fier, mon fort, je suis retourné à la fac, et je suis allé me cacher dans les chiottes pour pleurer. C’est la première fois que je pleure pour un patient. J’arrivais plus à m’arrêter. J’étais là, seul, à me moucher dans du pq, à me dire que j’étais idiot de chialer comme un gros con, que cette petite je ne la connaissais pas, que j’avais rien fait et que ce n’était pas ma faute, alors arrête de pleurer mike. Même maintenant, j’arrive pas à en parler normalement. Je suis bêtement en train de ravaler mes larmes en écrivant cet article. Vraiment pas fort le mike.

J’ai pris des nouvelles le lendemain. Elle n’était pas réveillée, la natrémie remonte mais n’est pas normalisée. Je n’en ai plus pris après. J’avais tellement peur d’entendre ce que je n’aurai jamais voulu entendre. Je ne sais même pas ce qu’elle est devenue cette gamine. Je ne veux pas savoir. J’ai l’impression d’être horrible en disant ça. Je crois qu’on se protège.

Et je me dis qu’on est finalement bien seuls.