Je ne suis pas pressé d’être interne.

Depuis lundi, je suis en stage dans un service de médecine interne. Tout se passe bien, j’ai 4 patients, mon interne et mes co-externes sont géniaux, la chef est fun, tout ça.

A ma petite visite/tour de tensions ce matin, je retrouve Mme P., 87 ans. Initalement hospitalisée pour une chute sans perte de connaissance, a priori d’origine cardiaque, en cours de bilan. Elle présente, ce matin, un bel hématome en lunette. Rien vu dans le dossier médical, mais bon je me doute qu’elle a chuté. Je m’inquiète un peu, prends les constantes qui sont bonnes, fais un examen clinique complet. Elle est complètement désorientée, « on est à Trifouillis les Oies en 1997 ». Pas de signes de localisation, et une probable fracture des os propres du nez. Sous Lovenox (traitement anti-coagulant) à posologies préventives depuis hier, évidement. L’interne n’est pas encore là, je demande le scanner cérébral en urgence. On est d’accord, jusque là, on a affaire à un syndrome confusionnel aigu, avec la chute comme facteur favorisant.

A 9h, c’est le staff. J’ai eu le temps de prévenir l’interne, et aussi de voir le mot de l’interne de garde dans le dossier infirmier (NORMAL), qui prescrit de l’atarax pour lever ses angoisses, et un scanner cérébral.

Mon interne me demande de lui faire aussi un bladder scan en plus du scanner (pour savoir si elle n’est pas en globe vésical, ça entraîne des syndromes confusionnels). En fait, il y a un seul bladder scan pour 10 unités. Il se trouve dans le service d’à côté, et il faut inscrire son pauvre nom d’externe pour savoir qui l’a pris.

Je reviens en prenant soin du bladder scan tel le saint-graal, et l’interne voudrait que je convainque Mme P pour le scanner cérébral, parce qu’elle a pas l’air de coopérer. Bon. En rentrant dans la chambre, je retrouve Mme P, complètement prostrée dans son lit, anxieuse. Elle est complètement ailleurs, elle refuse le bladder, même pas la peine de lui proposer le scanner, et en plus « on essaie de la tuer », »on est faux » et « on n’existe pas », et puis elle commence à crier et à s’agiter. Et pourtant, j’ai bien passé 1/2h à négocier, rassurer, calmer la patiente.

Je vais voir les infirmières pour savoir si elle a eu l’Atarax (pour qu’elle se calme un peu quoi). Non. Et puis l’interne refuse qu’on la sédate. Je comprends pas trop, je vais voir l’interne qui me dit que j’ai qu’à mieux m’y prendre pour la convaincre, et que si elle refuse le bladder scan, j’ai qu’à appeler un co externe pour qu’il la tienne pendant que je fais l’examen. Mouais.

Pourquoi pas. Ca m’emmerde pour ne pas être vulgaire. Elle refuse les soins, elle est complè-tement affolée, mais non il faudrait l’attacher limite pour son bladder scan.

Le bladder, que j’avais laissé devant la chambre, est introuvable. « Ha oui, ya une fille d’une autre unité qui est venu le prendre ! » me dit-on. (S’il est perdu, c’est mon nom qu’il y a écrit sur la super fiche gardienne du saint-graal, mais bon). Rien à foutre, je vais dans tous les services pour le retrouver. On finit par le retrouver en endocrino, où les externes ont l’air de comprendre l’enjeu, mais pas l’interne, qui me prend pour un débile fini, qui a décidé DE FAIRE SON TOUR de bladder scan AUJOURD’HUI, oui, mon urgence de merde elle attandra, la vessie des diabétiques, c’est bien plus important. Si j’avais été interne, je n’aurais pas eu cet accueil, mais bon, je suis un externe, un type bête qui fait ce qu’on lui dit alors il me parle comme un débile. Ça me gonfle, du coup je lui parle aussi comme un débile. « on a un syndrome confusionnel aigu là, c’est une urgnce hein. Si ça trouve c’est un globe vésical, tu sais ? Hein ? Alors ce serait bien que je l’ai vite mon bladder? Et puis c’est mon nom qui a écrit hein ? Tu saisis là ? ». TRES ETRANGEMENT, il me l’a pas donné.

Je remonte dans mon service, bredouille, énervé, et je note dans le dossier « bladder scan non fait, l’interne de diabéto refuse de nous donner le bladder scan ».

Je demande à l’interne (qui n’a pas encore vu Mme P) si je dois rappeler le scanner. « Si elle veut pas son scanner cérébral, on va pas la forcer ». PARDON ? Alors on peut l’attacher pour le bladder scan, mais si elle saigne dans sa tête, on s’en fout.

3 heures après, mon interne appellera la chef de clinique, qui lui dira sans hésiter de la sédater pour qu’elle ait son scanner aujourd’hui. Le bladder scan sera négatif.

J’ai longtemps discuté avec mon interne. Je ne sais pas si j’ai encore tout saisi. Je ne pense pas bien identifier l’urgence et les limites de l’éthique. Pour moi, il s’agissait d’une urgence. Une petite mamie qui tombe, sous anti-coagulant, et qui a des ecchymoses « en lunette » comme on dit dans les bouquins, et qui se met soudain à délirer, oui, c’est une urgence.

Pour moi, pauvre merde d’externe, une patiente qui dit être mercredi 21 mars 2012 hier et jeudi 1997 hiver aujourd’hui à Trifouillis les Oies, après une chute, c’est une urgence.

Mon interne m’expliquait que si elle avait fait un coma en lui mettant des anxiolytiques, et bien on n’aurait pas pu déterminer l’origine de son coma. Et la famille aurait pu se retourner contre nous.

Jusqu’où peut-on considérer qu’une personne a suffisamment toute sa tête pour décider de ce qui est bon pour elle-même ? Qu’est-ce qui est plus éthique ? Ne pas faire de scanner cérébral conformément à la décision de Mme P? Honteusement la shooter pour la forcer à rentrer dans le scanner, parce que « c’est comme ça qu’il faut faire » ?

Je n’ai pas la réponse à ces questions. Je ne sais pas où est la limite. Je ne serais pas honnête en disant que mon interne avait tort. C’est un autre point de vue. Mais il faut trancher. Mon interne a tranché, et elle a eu raison. Elle a su gardé la tête froide devant une semi-urgence, devant son externe semi-hystérique qui court après les bladders scan. Elle a su argumenter et me convaincre à propos de sa prise en charge. Elle avait déjà tout planifié. Et en se protégeant, puisque c’est la chef qui a décidé de la sédater, et c’est pas mon interne qui a pris la décision. Alors que moi j’aurais voulu aller plus loin. Mais sans rien lui proposer après.

Vraiment, je ne suis pas pressé d’être interne.

À ne jamais oublier

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou, perdre d’un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leur bouche folle,
Sans mentir toi-même d’un seul mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors, les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,

Tu seras un Homme, mon fils.

Rudyard Kipling

Ma décision est prise.

Je reblog un article posté sur mon tumblr, parce que je l’aime bien finalement, et puis pour que vous puissiez comprendre où j’en suis.

Dimanche, 18h12. J’appelle ma mère, les corrigés du concours blanc rayés de rouge, sur mon bureau devant moi.

J’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas. Un aller sans retour, quelque chose d’irréversible et de non soulageable, une culpabilité longue et douloureuse.

J’ai baissé les bras. Depuis un mois, je ne travaille que moyennement. Le problème, c’est toujours le même : la lente et longue mais incessante dérive inatteignable, le réveil lucide trop tardif.

J’ai arrêté les cas clinique mi-décembre pour finir de voir une fois tous les items avant le concours blanc, et avant le CSCT (certificat de synthèse clinique et thérapeutique, mon dernier examen avant les ECN, l’examen qui me permet de valider ma D4). Je me suis contenter de lire mes fiches d’items, “simplement”. Trop de retard. Trop de panique. Je me laisse porter par les vacances de Noël. Je passe le temps, reprends la guitare, twitte trop, me réinscris sur facebook, baise à tout va…

J’ai tellement honte de ma note à ce concours blanc Hippocrate. Des PMZ dans tous les coins, des zéros à des questions FACILES. L’impression d’avoir un peu réussi, mais en fait pas du tout. De toute façon, je riais devant mes sujets tellement j’avais l’impression d’être mauvais. J’étais ridicule. Dérisoire. C’est normal de ne pas s’en sortir au premier concours blanc. Ca l’est moins au deuxième. Inavouablement pire.

Je n’ai pas pleuré pas au téléphone, ni après. Je suis un mec, bordel. Il me reste à présent 10 jours pour réfléchir. Peser les pour, les contre. 20 ou 72 semaines de révisions. Tenir jusqu’au bout ou non. En fait, ma décision est prise. Largement.

Et depuis, ça va beaucoup mieux.

Depuis, je m’y suis remis à fond. Je travaille sans pression, je maintiens mon rythme à 10 cas cliniques par jour, de début d’année. Heureux d’aller en stage. Rien à foutre de voir ces notes minables aux dossiers.

Je ne sais pas qui ou quoi accuser. Moi, en premier. Mon stage en chirurgie pédiatrique, peut-être. Mes lacunes passées, sûrement.

Vendredi, 00h26. Le cap n’est pas officiellement franchi, mais il l’est dans ma tête. Je redouble ma D4.

J’ai découvert Clock Opera dans la compilation 10 du label Kitsune. C’est sur l’excellent blog des B-sides que j’ai pu regarder le clip, qui est vraiment pas mal.
Clock Opera – Once and for all.

On est finalement bien seuls.

Ce qui est intéressant mais si difficile, en médecine, c’est qu’on apprend à être fort. Mentalement. Et même quand on croit être fort, on ne l’est pas assez. J’ai mis du temps à écrire cet article. Ca fait longtemps qu’il est dans mes brouillons, et finalement je me lance pour cicatriser un peu. On va voir.

On a beau travailler en équipe, on se retrouve isolé. Moralement. Pourquoi ça ? Parce que PERSONNE ne saura. Non, personne ne peut ressentir ce que ça peut être de perdre un patient, de se sentir humilié et mauvais en conf, de faire des dossiers et de voir que les notes stagnent à 40, de dire à Mme A, 38 ans, mariée, 3 enfants en bas âge, que sa douleur au ventre c’est un cancer méchant, qui a métastasé un peu partout. Personne ne peut savoir ce qu’il se passe dans ma tête quand la chir te dit que tu n’es bon à rien, qu’on te dit en staff « il manque un cliché là ». Et que 5 chirurgiens dont la chef de service, les internes, les externes, la cadre, les chefs IDE, les étudiants IDE te regardent et attendent pendant que tu fais tomber les 1000 radios par terre. Personne n’a su ce que j’ai ressenti quand on m’a fait comprendre que j’étais passé à côté d’une hémorragie méningée aux urgences.

Quand on commence médecine, personne ne sait ce qu’il y a derrière le concours. Personne ne sait ce qu’on voit en stage. On voit des trucs, on ne peut pas en parler, et même si on en parle, les autres ne comprennent pas. Relever un SDF en PLS dans la salle d’attente des urgences, te prendre un coup de poing d’un papy schizophrène, avoir les mains pleines de diarrhée, ventiler une patiente intubée pendant 45 minutes, découvrir que ta patiente est en arrêt à ta garde de Noël.

Personne ne vivra ce que j’ai ressenti en voyant cette enfant de 3 ans. C’était une opération simple, une simple endoscopie, les anesthésistes ne l’avait même pas intubée.

Au bout d’une heure d’intervention, elle commence à dé-saturer. Les anesthésistes nous disent de ne pas nous arrêter, augmentent l’oxygène, puis finalement l’intubent. Ca ne s’améliore pas.

Elle passe rapidement en mydriase, la saturation est au plancher, et puis on constate une énorme masse au niveau du ventre qui n’existait pas au début de l’intervention.

On s’arrête, les chefs appellent la réa néo-nat, font une échographie du ventre, elle a un épanchement intra-péritonéal. On fait une radio, tout le monde se déstérilise, les anesthésistes posent une voix centrale pour passer des antibiotiques. Deux chefs et l’interne vont se relaver les mains en vitesse pendant que l’infirmière de bloc prépare les boîtes de laparotomie. J’essaie d’aider comme je peux mais c’est difficile de savoir quoi faire. J’essaie de raconter ce que j’ai compris à l’interne de réa. L’interne de chir me fait signe que c’est pas la peine de m’habiller.

C’est tellement horrible de se sentir impuissant, de ne pouvoir rien faire parce qu’on ne sait rien faire, faire des micros-trucs style brancher le bistouri électrique, donner la bétadine dans les cupules, sortir des gants (heureusement que je connaissais la taille de tout le monde).

A l’incision péritonéale, on s’est bien reçu 3 litres de glycocolle sur les pieds. Elle a fait un syndrome de résorption. Sa natrémie est à 118 mmol/L (normales 135-145), pas réveillable, toujours en mydriase. Pas de lésion urétérale mise en évidence à la laparo, les chirs vident le péritoine, lavent et referment.

J’ai demandé quelques infos à P., l’interne -géniale et super compétente- qui était là. Au niveau vital, ça devrait aller. Au niveau neuro, il faut attendre le réveil. Bien sûr, il y aura des séquelles. Lesquelles, on ne sait pas encore.

J’ai eu beau faire mon fier, mon fort, je suis retourné à la fac, et je suis allé me cacher dans les chiottes pour pleurer. C’est la première fois que je pleure pour un patient. J’arrivais plus à m’arrêter. J’étais là, seul, à me moucher dans du pq, à me dire que j’étais idiot de chialer comme un gros con, que cette petite je ne la connaissais pas, que j’avais rien fait et que ce n’était pas ma faute, alors arrête de pleurer mike. Même maintenant, j’arrive pas à en parler normalement. Je suis bêtement en train de ravaler mes larmes en écrivant cet article. Vraiment pas fort le mike.

J’ai pris des nouvelles le lendemain. Elle n’était pas réveillée, la natrémie remonte mais n’est pas normalisée. Je n’en ai plus pris après. J’avais tellement peur d’entendre ce que je n’aurai jamais voulu entendre. Je ne sais même pas ce qu’elle est devenue cette gamine. Je ne veux pas savoir. J’ai l’impression d’être horrible en disant ça. Je crois qu’on se protège.

Et je me dis qu’on est finalement bien seuls.

02h32.

Les internes sont enfin assis, ils parlent tout bas, pendant que le chef tapote la dernière observation.

Dans l’aquarium, les lumières ne sont pas toutes allumées. Le couloir est plutôt sombre. Seule une petite mamie déambule pour regagner sa chambre dans une chemise en coton usée par les lavages.

Les infirmières rangent leur derniers dossiers dans des grandes enveloppes. Sans un bruit. Sans parler.

A travers la longue verrière du haut plafond, on peut même voir quelques étoiles.

Le brancardier ramène, silencieusement, le patient qui a mal au coude. Il n’y a presque plus de paroles, de bruits.

On voudrait chuchoter. On se déplace discrètement. J’attends avec mes 2 co-externes, chacun un carnet à la main. On regarde l’horloge et le chef alternativement.

Ca y est, on va pouvoir aller se coucher. Notre garde est terminée.

(je parle pas de ma garde en gynéco pour laquelle je viens de quitter 3h plus tôt).

Mes amis.

J’ai voulu écrire un article sur mes amis, mes vrais amis, le soir où je les ai retrouvés après une longue séparation prétextée par les révisions. J’avais envie d’écrire tout le bien que je pense d’eux. Tout le bien qu’ils m’apportent et que je ne sais pas leur dire.

C’était la première fois que j’éprouvais une telle sensation. Auparavant, je n’avais pas réellement des amis. Simplement des connaissances. Ne pas s’attacher, une règle. LA règle.

Maintenant je sais. Mes amis, je peux les compter sur les doigts de ma main. Mes amis, ils se reconnaîtront en lisant cet article.

Ce sont paradoxalement les personnes avec qui je parle le moins. En fait, ils n’ont pas besoin que je parle pour me comprendre. Ils savent. Ils voient quand je me fais chier à une soirée, ils voient quand je suis stressé, ils savent quand mon stage me plaît. Surtout, ils savent que je n’aime pas directement dire ce que je ressens. (De toutes manières je ne sais pas le faire. J’écris plus facilement).

Mes amis, ils savent qu’il faut pas trop me demander mes histoires de coeur, de cul. De famille. D’argent. De l’avenir que j’envisage après mon internat. De pourquoi j’ai fait médecine. Ils savent que quand j’ai un problème ou un soucis, je n’ai certainement pas envie d’en parler.

Ils savent qu’il ne faudra surtout pas parler de cet article en face de moi.

Ils me connaissent et savent que si je suis direct, ou que je ne mets pas les formes, ils ne faut pas m’en tenir pas rigueur.

Ils savent que je ne suis pas si superficiel que ça.

Alors merci, L, S, P, A, L, K, Ch, ML, C.

C’est la rentrée.

Aujourd’hui l’atmosphère a changé.
Plus de monde dans le tramway de 7h30, plus de monde dans les couloirs de l’hôpital, la nouvelle externe de garde en gynéco qui arrive complètement perdue, le ménage à la corpo, l’employée (steph) qui est revenue, les P2-L2 qui apprennent à se laver les mains, la BU fermé les premiers lundi du mois, et que tout le monde oublie.

C’est la première fois que j’ai des rattrapages -du moins auxquels je vais-. Cette impression d’entre-deux-eaux est très angoissante. C’est la rentrée, les P2 sont en P2, l’employée restera encore un an et les futurs D4 sont enfin (ou déjà) en D4. Moi j’en sais rien.

J’essaie de voir ma vie de redoublant D3 et ça ne me plaît pas.

Bon, je retourne me noyer dans la jurisprudence. Exams à 14h.

Je n’en peux plus.

Je ne sais pas comment je faisais en P1 (ancienne PACES) pour bosser mes 10 heures par jour. J’arrive à peine à 8-9 heures par jour en étant exténué, et en dormant autant d’heures.

Je n’arrive plus à bosser comme avant : c’est un fait. Mais il faut dire que je ne suis pas aidé.

Par exemple, du petit appartement situé à 2 mètres de la fac, excentré, en colocation avec une autre P1, sans internet, sans télévision, sans même vrai lit, simplement une radio ou un narguilé pour la détente… Je suis passé à un appartement en plein centre-ville, balcon et vue imprenable, 3e étage, seul, un PC, un iphone, une télévision, et des tas de copains qui ne sont pas en révisions, eux, et qui habitent à côté.

J’ai commencé la gériatrie il y a maintenant 1 mois, et les notes aux dossiers ne s’améliorent pas (entre 45 et 55/100). Mes notes en gynéco sont un peu meilleures en fonction des dossiers. Mais alors le module 1. Le module 1. Un module contenant, pêle-mêle, la responsabilité médicale, l’examen d’un cadavre, le dossier médical, le secret médical, les certificats…

On nous demande, dans les annales, de commenter des cas de jurisprudence. Je sais à peine ce qu’est une jurisprudence, alors la commenter, allons bon ! Si on nous expliquait seulement comment faire ! Mais non. Devine.

Le pire, c’est l’impression de passer à côté de mon stage : je n’y vais plus, pour réviser. Pourtant, la gynéco, ça m’intéresse, c’est ça que je voudrais faire quand je serai grand. On est libres, de ne pas venir, de suivre qui on veut, et même de prendre des gardes. J’ai des internes sympas prêtes à t’expliquer si tu poses des questions, les chefs que j’ai vu sont gentils et accessibles, mes co-externes sont très compliants…

Et non, je reste chez moi pour faire de la gynéco en dossiers cliniques, et me taper un 49/100 à la grossesse môlaire. C’est triste.

Dès que je passe plus d’un quart d’heure hors de mon bureau, je culpabilise. Je culpabilise d’écrire cet article, je culpabilise de sortir boire une bière avec des potes (alors je n’y vais pas), je culpabilise de cuisiner, d’aller faire mes courses. Temps perdu = jamais rattrapé.

Le plus dur n’est pas passé. Je passe mes exams lundi, mardi et mercredi. Je n’aurais pas vraiment pas envie d’aller en stage à tous les coups, surtout que la BU rouvre. Aller en stage ? Combler les lacunes à la BU ? Les deux ?

J’en ai marre. Et je ne suis pas encore en D4.

« Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort. » Nietzche.

Je savais qu’un jour j’allais être confronté à cette situation. Quelqu’un m’a dit hier, sans préambule ou autre forme d’explications, que j’étais « bête à bouffer du foin ». Quelqu’un est arrivé à m’expliquer -laborieusement mais certainement- à la conclusion suivante, finalement résumée en un mot : je suis anti-social. Je n’aime personne, quoi.

J’espérais (et j’espère toujours) que les lecteurs de mon blog comprennent un minimum le second degré. Sincèrement, j’espère que vous savez déceler les articles premier degré et second degré. J’ai malgré tout ajouté cette notion au début de mon blog. Un lecteur averti en vaut deux, pas vrai ?

Je considère ce blog comme un exutoire. Une pensine, pour les connaisseurs :) J’écris ce qu’il me passe par la tête, ce qui me pèse ; j’ai toujours préféré l’écrit puisque les sentiments sont mieux ressentis par le lecteur, si tant est que l’auteur parvienne à les faire passer…

Oui, j’use, j’abuse, je més-use du second degré. Ca n’a pas toujours été le cas.

Je n’oserais certainement pas me placer en représentant du monde hospitalier, je vais simplement raconter comment j’ai vécu la transition « fac-soirée-lol-D1 » à « hôpital-stage-ECN-D2 ». D2 et plus.

L’externe, ce mot qui sonne presque comme une insulte (« LES EXTEEEEEERNES VOUS AVEZ PAS RANGE L’ECGGGG »), est donc balancé dans un service. On arrive vraiment nu, moralement et intellectuellement. Si on est chanceux, on va tomber sur un service bisounours-coeur. Les internes et les chefs vont s’occuper de nous, nous dire ce qu’il faut faire. Nous apprendre à faire une entrée, un gaz du sang. Peut être même nous épauler quand ce sera dur. Quand on n’a pas de chance, on tombe par exemple en réa néphro pour ses premières gardes.

C’était le 19 octobre, vers 18h30, je sortais du service d’hospitalisation traditionnelle de néphro -oui, j’étais un ouf, j’ai pris néphro en premier stage- pour aller prendre ma première garde en réa néphro. J’étais confiant, j’y étais déjà passé la semaine dernière en stage. Savoir comment le service est organisé, qui sont les infirmières et les aides-soignantes (une équipe super au passage, je me souviens même de Rachel, c’est dire), quelles sont les habitudes pour les entrées, qui est l’interne : ça présageait une première garde vraiment agréable et facile.

A première vue, personne en entrant dans le service de réa. En fait, si : tout le monde s’agitait dans un box. J’y vais sans traîner, y a-t-il besoin d’aide ? Dans le lit, Mlle F, 22 ans, hospitalisée ici pour pyélonéphrite sur son greffon. Je ne me souviens pas du tout de la néphropathie sous-jacente, un truc genre maladie de Berger, mais je ne suis vraiment pas sûr. A priori pas quelque chose d’extrêmement grave, à la base.

Bref, ce n’était pas du tout pour ses reins que l’équipe soignante s’afférait, mais pour son coeur. Il s’était emballé (pour les amateurs, elle était passée en fibrillation ventriculaire). Mlle F. avait fait un arrêt dans le service, sans aucune étiologie évidente. Je ne connaissais pas du tout le traitement à l’époque, la seule chose dont je me souviens, c’est qu’ils ont réussi à réduire sa fibrillation après un choc électrique externe (« son coeur est reparti »). Le chef appelle sa famille, ils arrivent dans 3/4 d’heure.

« Tiens si tu sais pas quoi faire, tu n’as qu’à aller voir Mme B. ». Mme B., 86 ans, cancer broncho-pulmonaire métastatique. Je prends mon temps pour l’examiner, mais l’interrogatoire est difficile. Et puis un examen néphro, c’est quand même très succinct. Alors je fais un examen complet.

Ca s’affère à côté.

Mlle F. re-fibrille. Après 45 minutes de massage cardiaque, de choc électrique externe, de médocs de réa (adré, tout ça…), mlle F. est en dissociation électro-mécanique… Plus grand chose à faire. Mlle F est décédée.

La famille arrive. Ils ne sont pas au courant du 2e épisode. Personne ne les a mis au courant, puisqu’elle est morte presque en même temps qu’ils sortaient de leur voiture sur le parking, à peu de choses près.

Je sors de mon box pour aller écrire mon observation sur Mme B. à ce moment-là.

Je ne me suis rendu compte qu’après de ce qu’il se passait. Ecrire son observation en entendant des cris déchirants et des pleurs dans le couloir. Elle venait juste pour une pyélo, il ne comprennent pas. Quand on les a appelé, elle allait mieux. Alors ils s’étaient dépêchés. Ils ne pourront plus jamais lui parler. Profiter d’elle. Ils n’ont pas pu lui faire leurs adieux, ça n’était pas prévu.

Le chef les fait rentrer dans la chambre. Puis il vient me dire que je peux partir.

Il est 23h30, je prends un bus de nuit, tout seul. Je ressasse et je ressasse. Tout le monde est en train de dormir, demain il y a stage à 8h. Personne ne répond au téléphone. Je n’ai pas tellement envie de tout raconter, à chaud, par écrit, à ceux qui sont sur facebook. Cette fille, cette patiente, je ne la connaissais pas. Elle était rentrée le jour même, jamais eu le temps de lui parler puisqu’ils la massaient quand j’ai pris ma garde. Pourtant c’est ma première garde. C’est mon premier décès.

Le lendemain, j’apprends que Mme B. (cancer broncho-pulmonaire) était morte durant la nuit.

La distance mise avec les patients permet de tenir. Si j’étais dans un tel état à chaque fois qu’un de mes patients mourrait, je serais en dépression 2 semaines après être entré en gériatrie. On doit se blinder.

Cette histoire, bouleversante -j’ai essayé de vous décrire l’évènement avec la vague d’émotion qui m’a submergée- est, certes, une expérience qui marquera ma vie, un peu mélo-dramatique j’en conviens.

Malheureusement, on n’apprend pas à se forger une carapace seulement parce que nos patients meurent ou sont malheureux. C’est le même scénario dans le bureau des internes.

Être traité comme une sous-merde « QUOI tu connais pas les germes qui donnent des myélites ?? » ou rien que voir le chef de service retourner et secouer un dossier médical parce que les compte-rendus ne sont pas perforés et rangés, pour que tu sentes bien l’humiliation quand tu dois les ramasser à ses pieds. C’est une autre forme d’armure qu’on se fabrique.

Je ne dénigre pas cette forme d’éducation, si dure soit-elle, je n’irai pas jusqu’à remercier ce chef de service, mais il a eu le mérite de renforcer ma confiance en moi.

Il est très difficile de parler de moi comme ça. Surtout deux jours de suite. Mais si ça a pu éclairer les plus sceptiques d’entre vous, alors j’espère que vous ferez une bonne lecture, avec un point de vue différent. Sinon, allez vous faire f…

Et puis tiens j’ai envie de rajouter un peu de musique comme d’hab ! J’ai reçu ma platine vinyle ce matin, alors j’écoute en boucle Vitalic en boucle. Et puis ça fera plaisir à @Graounch. Des bisous, ne lâchez rien.

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