Peut-être que c’est ça, être fort.

Comme nous pouvions, mais ne voulions pas, nous y attendre, monsieur H est mort ce matin. Très agréable patient, mais aussi fort et robuste, puisqu’il n’avait jamais cessé de travailler jusqu’à son hospitalisation, il y a quelques jours, justifiée d’une perte de poids de 14 kilos. Les imageries découvraient alors un cancer de l’oesophage, et les aliments qui, emprisonnés devant cette tumeur faisant office de porte blindée, condamnant l’entrée dans cet indispensable organe qu’est l’estomac, devaient rester tranquillement dans l’oesophage, privant les muscles et la graisse de monsieur H de toutes les ressources nécessaires pour survivre.

Pis, cette amorphe substance d’aliments, mâchés et pré-digérés, marécageuse, avait réussi, on ne sait comment, à se frayer un chemin ailleurs, et anatomiquement, autour de l’oesophage, il n’y a que les poumons. On en conclue facilement que pour vivre, respirer de la nourriture….n’est pas une solution optimale.

Nous ne savions si la famille de monsieur H, et monsieur H lui-même, étaient tout bonnement simples et vouaient leur entière confiance aux bonnes décisions du médecin, tel un tableau du début du siècle dernier ; ou si, au contraire, de manière à réserver et cacher leurs mauvais sentiments, avaient déjà tout compris, mais venaient rendre visite à leur proche à l’hôpital, comme on viendrait rendre visite à un cousin éloigné et à qui on raconterait les dernières nouvelles, écran de superficialité comblant le désespoir et la fatalité d’un pronostic mauvais. Mais aucun ne feignait comprendre le diagnostic, et tous se portaient très bien.

L’interne fut appelé à son chevet en urgence, en fin de matinée, pour la réanimation, et finalement, aucun geste très invasif ne fut tenté. La scène était surnaturelle : la majorité de l’équipe était là, autour du lit, à regarder ce pauvre monsieur H, qui gaspait, et on attendait, et on ne faisait rien, et puis on n’aurait rien pu faire de toute façon chez ce vieil homme, qui était en train de mourir, mourir sans jamais avoir entendu le mot « CANCER ». Celà me parut durer des heures. Aux derniers spasmes, l’interne sortit appeler la famille, les aides-soignantes finirent de laver le décédé, et je sortis faire autre chose, pour m’occuper l’esprit et ne pas ressasser de mauvaises pensées.

Malheureusement, on ne peut pas s’en empêcher. Je me surprends, dans ces moments-là, à me rappeler du moindre détail précédant l’évènement, qu’on aurait oublié s’il ne s’était rien passé, mais que quelque chose de marquant vient cristalliser et graver à tout jamais pour l’associer à ce qu’il s’est passé. L’arrivée de l’infimière dans le bureau des internes, ma course vers l’ECG, les longues secondes d’inaction face au futur cadavre, silencieusement angoissantes et lourdes, presque insupportables, mais surtout, le geste négatif de la main aide-soignante devant la porte, qui, me voyant arriver poussant l’appareil à Ecg, me fit un merveilleux signe, las mais si expressif, qui voulait dire, « trop tard, c’est fini ».

Ces images occupent mes pensées, bien sûr, mais paradoxalement, je n’ai pas de sentiments associés tristes, comme j’aurais pu les avoir auparavant. Peut-être parce que je m’étais préparé à son décès, malgré le peu de jours durant lesquels j’aurais appris à le connaître, peut-être parce que je savais que son pronostic était mauvais ; cependant je ne peux pas m’empêcher de penser que je grandis, je fonce dans la réalité, et je m’endurcis. Ce décès je le vis autrement, et même si je garde un léger goût amer, le recul que j’ai pu prendre en moins d’une journée est déjà suffisant pour pouvoir en parler, sans pleurer, sans être si triste que ça, et même pouvoir le bloguer. Alors, peut-être que c’est ça, être fort.

Monsieur le doyen, cher maître.

Un billet de mon ancien blog

Monsieur le Doyen, cher Maître,

Malgré le courant de pensée actuelle, j’ai toujours prôné la présence en cours, qu’il soit de plus ou moins bonne qualité, plus ou moins dans l’axe que l’ECN nous impose, même si, j’en conviens, aucune connaissance n’est superflue. Que nous les préparions ou non, une écoute attentive et une participation active étant la base de l’enseignement.

J’ai toujours prôné la présence en stage, accompagnée bien sur, de bonne volonté, de curiosité, de dynamisme, voire même d’autonomie partielle.

J’en ai appris des choses. Je ne suis qu’au début de ma formation, et pourtant, j’en sais 10 fois plus que l’année dernière et 100 fois plus qu’il y a deux ans. En endocrinologie, j’ai appris énormément sur l’interrogatoire, sur les complications du diabète, sur l’attitude d’écoute et d’empathie. En gynécologie, j’ai appris à être méthodique dans la prise en charge. En rhumatologie, j’ai appris l’examen ortho-rhumato et neurologique, et tous les différents traitements de la douleur. En chirurgie oncologique, j’ai appris à me comporter dans un bloc, à instrumenter de manière plus ou moins efficace.

Cette année est celle de ma D4, celle qui va m’aiguiller dans ma carrière, celle des fameux ECN. Quoi qu’on puisse en dire, ce sont les ECN qui vont me permettre de réaliser mon rêve, de m’épanouir. Quoi de pire qu’un médecin généraliste qui l’est par défaut. Pour que nous puissions réviser au maximum cet “examen” nous avons nos après-midi libérées, en échange de quoi, nous devons être présents en stage tous les matins.

Notre programme est complété de conférences hebdomadaires, qui sont comme des concours blancs. La fac “organise” des conférences tous les mardi de 19h à 23h, et, de plus, je participe à des conférences privées, tous les samedi de 15h à 20h, qui me coûteront moins de 1000 euros l’année.

Votre nouvelle politique, est de poursuivre l’ascension de la faculté dans le classement inter-fac établi, arbitrairement, par exemple, par la proportion des étudiants classés parmi les 1000 premiers. On pourrait avoir du mal à y croire, mais c’est ce que vous voulez.

Mais je pense que si vous ne réagissez pas sur ce qu’il se passe au CHU, je ne ferai pas remonter le niveau de la faculté : j’ai commencé mon année par ce stage en chirurgie pédiatrique. J’en ai appris des choses. Je n’ai certainement pas appris à examiner un enfant, encore moins un nouveau-né. Je n’ai pas appris la prise en charge d’une pathologie pédiatrique ni les indications des examens complémentaires. Je n’ai pas appris l’empathie et l’éducation des parents, le message à leur faire passer, puisqu’en pédiatrie, il n’y a pas qu’un patient, il y en a 3 si on rajoute papa et maman.

J’ai appris d’autres choses.

Oui, j’ai appris à être soumis et à obéir. J’ai appris à fermer ma gueule. J’ai appris à encaisser les remarques et les insultes inappropriées et injustifiées. J’ai appris à attendre que le programme soit fini pour pouvoir partir et manger, même si parfois c’est après 15h, et que le RU est fermé. J’ai appris que se faire engueuler était visiblement quelque chose de “pédagogique”. J’ai appris que j’étais la sous-merde de l’hôpital. J’ai appris que je devais faire toutes les tâches ingrates sous le prétexte que “c’est formateur”.

J’ai appris à manger en 15 minutes pour me remettre à bosser à la BU après 8 heures au bloc. J’ai appris à gérer mes émotions, et que mes sentiments d’infériorité et de soumission n’affectent pas mon travail, ni au bloc, ni à la BU. J’ai appris à accepter de revenir le jeudi après-midi pour préparer le staff du vendredi après-midi, auquel je dois aller bien sur, mais aussi faire une présentation sur un sujet hyper-spécialisé, et donc, pas ECN. J’ai appris à accepter les remarques des chefs et des internes, qui doivent trouver que nous ne sommes pas assez présents.

J’ai appris à ne dormir plus que 7 heures, puis 6 heures par nuit pour pouvoir, au mieux finir mon programme, au pire ne pas être en retard sur les autres. J’ai appris à contrôler mes pulsions suicidaires en sortant des blocs d’ortho. J’ai appris à travailler au lit. J’ai appris à me réveiller vers 5h30-6h pour bosser un peu avant le bloc.

J’ai appris à ne pas détester les autres D4 qui ne vont pas en stage et qui sont à la BU depuis 8h, tous les jours. A ne pas détester ceux qui se plaignent de leur stage puisque je le fais constamment. A ne pas détester ceux qui sont meilleurs en conf, puisqu’ils le méritent. J’ai appris à ne pas détester les D2 et les D3 dans mon service, puisqu’ils endurent la même chose que moi.

Vraiment, j’ai appris des trucs. Elles ne me serviront certainement pas pour les ECN.

Veuillez accepter, monsieur, mon respect le plus profond.

MDB.

Le syndrome de superman.

Je ne sais pas si c’est une bonne idée, mais quand j’étais encore jeune et insouciant, et que je pensais passer les ECN en juin 2012, en non en juin 2013, j’avais pris mon mois sans solde. C’est-à-dire, ne pas travailler en avril (et ne pas être payé), et ne pas travailler en mai pour faire du temps complet en juin.

Le temps de connecter ma partie du cerveau « mois sans solde » et « redoublement » par la synapse « pas trop utile du coup », il était trop tard, et tous mes coups de fil éplorant-suppliant la direction des affaires médicales n’y ont rien pu changer, je ne serai pas payé en avril, et c’est tout. (J’exagère).

J’ai donc décidé de ne rien dire à personne, et d’aller en stage malgré tout, à mi-temps. Je savais que mon stage en médecine interne allait être intéressant, que j’allais apprendre pas mal de trucs ECN-like. Et je ne regrette vraiment pas. Mon interne est juste merveilleuse, et patientissime avec son pauvre bénévole de D4 qui remet en cause tous ses diagnostics/prescriptions (j’ai l’impression de passer un quart de mon stage sur le site de l’HAS/l’AFSSAPS/mes fiches). La chef est géniale, méga-compétente, et toujours disponible pour répondre à n’importe quelle question. Et drôle, et humaine. Et mes co-externes sont vraiment débrouillards et serviables. Et l’externe en pharma range et trie les bios, et appelle les pharmacies pour avoir les dernières ordonnances. ON N’AURA JAMAIS VU CELA.

En fait, ce qui est le plus motivant, mais aussi certainement le plus nouveau et le plus problématique, c’est que mon interne me laisse gérer pas mal mes patients.

Evidemment, c’est motivant. C’est extrêmement formateur, on a la pression, on voudrait faire de son mieux. Montrer qu’on sait se débrouiller comme un vrai interne. Tout savoir. Tout connaître. Bon, c’est difficile, mais mon esprit ECN compétitivo-entraîné est, au final, fait pour ça.

Le « problème » n’est pas là. Il réside dans ma relation avec les patients. En étant plus impliqué dans la démarche de soins, en étant plus responsable, je suis également plus vulnérable et plus attaché à mes patients. Et même, au final, mon humeur fluctue en fonction de l’état de mes patients. C’est mauvais hélas ! je le sais, et la nécessité d’écrire n’est malheureusement pas nouvelle.

M. B est entré lundi dernier. Il a 60 ans mais on lui en donnerait 20 de plus. Ancien alcoolique, plusieurs crises d’épilepsies secondaires ont laissés quelques « lacunes » cérébrales. Il est hospitalisé pour une pneumopathie d’inhalation, la énième.

Mon interne le connaît, elle me dit de faire l’observation vite fait et d’insister vraiment sur ce qu’il s’est passé depuis la dernière hospitalisation.

Il n’a pas de famille, est quasi-grabataire, et vit dans une famille d’accueil. M. B est gentil, et vraiment pas embêtant : il ne parle pas. « bonjour » « oui » « non » « voilà ». Le langage est assez limité. On se demande s’il comprend tout ce qu’on dit.

Comme toute pneumopathie d’inhalation basique, on le traite par rocéphine et métronidazole, kiné respiratoire, oxygénothérapie.

Vendredi, pendant ma visite/tour de tensions, je trouve un beau 20/9 de tension. Bon, je m’inquiète pas trop et reviens vérifier 5 minutes après, en lui expliquant (vainement ?) qu’il faut rester allongé. 20/9. Aux deux bras. L’interne le met sous nicardipine et on ne va pas plus loin.

Je reviens lundi, ce matin donc, après un week-end peu palpitant et trop alcoolisé je pense, passons.

L’interne d’astreinte fait les transmissions. M.B, c’est pas ça. C’est vraiment vraiment pas ça. M.B a un caillot qui s’est formé dans son aorte. Ca fait une semaine apparemment que ça a commencé, d’après le radiologue. Lors de la visite de samedi, l’interne d’astreinte a soulevé les draps, et a découvert deux jambes bleues-noires et couvertes de bulles hémorragiques. Ses jambes sont mortes. Elle ne sont plus vascularisées par l’aorte.

C’est trop tard, la nécrose est installée. On ne peut plus rien faire. Il faut amputer. Les deux jambes. L’opération est prévue demain.

Ce matin, à la grande visite, on a essayé de lui dire. Je ne sais pas s’il a compris. Personne ne sait vraiment.

Je ne sais pas trop ce que j’ai raté.

Je suis absolument sur d’avoir regardé ses jambes tous les jours, à M.B, au moins pour lui palper les mollets pour chercher une phlébite. C’est systématique, limite sous-cortical.

Par contre, je n’ai pas pour habitude de palper les pouls périphériques tous les jours ; et puis, je n’avais aucun pouls pédieux à l’entrée. Je ne suis pas allé plus loin (pouls poplités ou fémoraux). J’aurais du peut-être, je ne sais pas.

J’ai juste écrit dans l’observation d’entrée « pouls pédieux non perçus des 2 côtés ».

M.B ne nous a jamais dit avoir mal aux jambes, mais est-ce qu’il aurait vraiment pu. Même en lui demandant, comprenait-il ce qu’on voulait dire ?

De même, jamais de déficit sensitivo-moteur réellement constaté, « dans les limites de l’examen ».

Je sais que je me fais un peu trop de soucis. Mais j’ai vraiment eu l’impression de n’avoir servi à rien. C’est dérangeant. C’est difficile de ne pas pouvoir soigner tout le monde. D’être impuissant. J’aimerai réellement et sincèrement pouvoir le faire, mais ce n’est pas possible, bien sûr.

Ce matin, j’ai regardé les orteils de tous mes patients. Je voudrais qu’ils puissent tous aller mieux. J’ai le syndrome de super-man.

Je ne suis pas pressé d’être interne.

Depuis lundi, je suis en stage dans un service de médecine interne. Tout se passe bien, j’ai 4 patients, mon interne et mes co-externes sont géniaux, la chef est fun, tout ça.

A ma petite visite/tour de tensions ce matin, je retrouve Mme P., 87 ans. Initalement hospitalisée pour une chute sans perte de connaissance, a priori d’origine cardiaque, en cours de bilan. Elle présente, ce matin, un bel hématome en lunette. Rien vu dans le dossier médical, mais bon je me doute qu’elle a chuté. Je m’inquiète un peu, prends les constantes qui sont bonnes, fais un examen clinique complet. Elle est complètement désorientée, « on est à Trifouillis les Oies en 1997 ». Pas de signes de localisation, et une probable fracture des os propres du nez. Sous Lovenox (traitement anti-coagulant) à posologies préventives depuis hier, évidement. L’interne n’est pas encore là, je demande le scanner cérébral en urgence. On est d’accord, jusque là, on a affaire à un syndrome confusionnel aigu, avec la chute comme facteur favorisant.

A 9h, c’est le staff. J’ai eu le temps de prévenir l’interne, et aussi de voir le mot de l’interne de garde dans le dossier infirmier (NORMAL), qui prescrit de l’atarax pour lever ses angoisses, et un scanner cérébral.

Mon interne me demande de lui faire aussi un bladder scan en plus du scanner (pour savoir si elle n’est pas en globe vésical, ça entraîne des syndromes confusionnels). En fait, il y a un seul bladder scan pour 10 unités. Il se trouve dans le service d’à côté, et il faut inscrire son pauvre nom d’externe pour savoir qui l’a pris.

Je reviens en prenant soin du bladder scan tel le saint-graal, et l’interne voudrait que je convainque Mme P pour le scanner cérébral, parce qu’elle a pas l’air de coopérer. Bon. En rentrant dans la chambre, je retrouve Mme P, complètement prostrée dans son lit, anxieuse. Elle est complètement ailleurs, elle refuse le bladder, même pas la peine de lui proposer le scanner, et en plus « on essaie de la tuer », »on est faux » et « on n’existe pas », et puis elle commence à crier et à s’agiter. Et pourtant, j’ai bien passé 1/2h à négocier, rassurer, calmer la patiente.

Je vais voir les infirmières pour savoir si elle a eu l’Atarax (pour qu’elle se calme un peu quoi). Non. Et puis l’interne refuse qu’on la sédate. Je comprends pas trop, je vais voir l’interne qui me dit que j’ai qu’à mieux m’y prendre pour la convaincre, et que si elle refuse le bladder scan, j’ai qu’à appeler un co externe pour qu’il la tienne pendant que je fais l’examen. Mouais.

Pourquoi pas. Ca m’emmerde pour ne pas être vulgaire. Elle refuse les soins, elle est complè-tement affolée, mais non il faudrait l’attacher limite pour son bladder scan.

Le bladder, que j’avais laissé devant la chambre, est introuvable. « Ha oui, ya une fille d’une autre unité qui est venu le prendre ! » me dit-on. (S’il est perdu, c’est mon nom qu’il y a écrit sur la super fiche gardienne du saint-graal, mais bon). Rien à foutre, je vais dans tous les services pour le retrouver. On finit par le retrouver en endocrino, où les externes ont l’air de comprendre l’enjeu, mais pas l’interne, qui me prend pour un débile fini, qui a décidé DE FAIRE SON TOUR de bladder scan AUJOURD’HUI, oui, mon urgence de merde elle attandra, la vessie des diabétiques, c’est bien plus important. Si j’avais été interne, je n’aurais pas eu cet accueil, mais bon, je suis un externe, un type bête qui fait ce qu’on lui dit alors il me parle comme un débile. Ça me gonfle, du coup je lui parle aussi comme un débile. « on a un syndrome confusionnel aigu là, c’est une urgnce hein. Si ça trouve c’est un globe vésical, tu sais ? Hein ? Alors ce serait bien que je l’ai vite mon bladder? Et puis c’est mon nom qui a écrit hein ? Tu saisis là ? ». TRES ETRANGEMENT, il me l’a pas donné.

Je remonte dans mon service, bredouille, énervé, et je note dans le dossier « bladder scan non fait, l’interne de diabéto refuse de nous donner le bladder scan ».

Je demande à l’interne (qui n’a pas encore vu Mme P) si je dois rappeler le scanner. « Si elle veut pas son scanner cérébral, on va pas la forcer ». PARDON ? Alors on peut l’attacher pour le bladder scan, mais si elle saigne dans sa tête, on s’en fout.

3 heures après, mon interne appellera la chef de clinique, qui lui dira sans hésiter de la sédater pour qu’elle ait son scanner aujourd’hui. Le bladder scan sera négatif.

J’ai longtemps discuté avec mon interne. Je ne sais pas si j’ai encore tout saisi. Je ne pense pas bien identifier l’urgence et les limites de l’éthique. Pour moi, il s’agissait d’une urgence. Une petite mamie qui tombe, sous anti-coagulant, et qui a des ecchymoses « en lunette » comme on dit dans les bouquins, et qui se met soudain à délirer, oui, c’est une urgence.

Pour moi, pauvre merde d’externe, une patiente qui dit être mercredi 21 mars 2012 hier et jeudi 1997 hiver aujourd’hui à Trifouillis les Oies, après une chute, c’est une urgence.

Mon interne m’expliquait que si elle avait fait un coma en lui mettant des anxiolytiques, et bien on n’aurait pas pu déterminer l’origine de son coma. Et la famille aurait pu se retourner contre nous.

Jusqu’où peut-on considérer qu’une personne a suffisamment toute sa tête pour décider de ce qui est bon pour elle-même ? Qu’est-ce qui est plus éthique ? Ne pas faire de scanner cérébral conformément à la décision de Mme P? Honteusement la shooter pour la forcer à rentrer dans le scanner, parce que « c’est comme ça qu’il faut faire » ?

Je n’ai pas la réponse à ces questions. Je ne sais pas où est la limite. Je ne serais pas honnête en disant que mon interne avait tort. C’est un autre point de vue. Mais il faut trancher. Mon interne a tranché, et elle a eu raison. Elle a su gardé la tête froide devant une semi-urgence, devant son externe semi-hystérique qui court après les bladders scan. Elle a su argumenter et me convaincre à propos de sa prise en charge. Elle avait déjà tout planifié. Et en se protégeant, puisque c’est la chef qui a décidé de la sédater, et c’est pas mon interne qui a pris la décision. Alors que moi j’aurais voulu aller plus loin. Mais sans rien lui proposer après.

Vraiment, je ne suis pas pressé d’être interne.

Je n’en peux plus.

Je ne sais pas comment je faisais en P1 (ancienne PACES) pour bosser mes 10 heures par jour. J’arrive à peine à 8-9 heures par jour en étant exténué, et en dormant autant d’heures.

Je n’arrive plus à bosser comme avant : c’est un fait. Mais il faut dire que je ne suis pas aidé.

Par exemple, du petit appartement situé à 2 mètres de la fac, excentré, en colocation avec une autre P1, sans internet, sans télévision, sans même vrai lit, simplement une radio ou un narguilé pour la détente… Je suis passé à un appartement en plein centre-ville, balcon et vue imprenable, 3e étage, seul, un PC, un iphone, une télévision, et des tas de copains qui ne sont pas en révisions, eux, et qui habitent à côté.

J’ai commencé la gériatrie il y a maintenant 1 mois, et les notes aux dossiers ne s’améliorent pas (entre 45 et 55/100). Mes notes en gynéco sont un peu meilleures en fonction des dossiers. Mais alors le module 1. Le module 1. Un module contenant, pêle-mêle, la responsabilité médicale, l’examen d’un cadavre, le dossier médical, le secret médical, les certificats…

On nous demande, dans les annales, de commenter des cas de jurisprudence. Je sais à peine ce qu’est une jurisprudence, alors la commenter, allons bon ! Si on nous expliquait seulement comment faire ! Mais non. Devine.

Le pire, c’est l’impression de passer à côté de mon stage : je n’y vais plus, pour réviser. Pourtant, la gynéco, ça m’intéresse, c’est ça que je voudrais faire quand je serai grand. On est libres, de ne pas venir, de suivre qui on veut, et même de prendre des gardes. J’ai des internes sympas prêtes à t’expliquer si tu poses des questions, les chefs que j’ai vu sont gentils et accessibles, mes co-externes sont très compliants…

Et non, je reste chez moi pour faire de la gynéco en dossiers cliniques, et me taper un 49/100 à la grossesse môlaire. C’est triste.

Dès que je passe plus d’un quart d’heure hors de mon bureau, je culpabilise. Je culpabilise d’écrire cet article, je culpabilise de sortir boire une bière avec des potes (alors je n’y vais pas), je culpabilise de cuisiner, d’aller faire mes courses. Temps perdu = jamais rattrapé.

Le plus dur n’est pas passé. Je passe mes exams lundi, mardi et mercredi. Je n’aurais pas vraiment pas envie d’aller en stage à tous les coups, surtout que la BU rouvre. Aller en stage ? Combler les lacunes à la BU ? Les deux ?

J’en ai marre. Et je ne suis pas encore en D4.

« Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort. » Nietzche.

Je savais qu’un jour j’allais être confronté à cette situation. Quelqu’un m’a dit hier, sans préambule ou autre forme d’explications, que j’étais « bête à bouffer du foin ». Quelqu’un est arrivé à m’expliquer -laborieusement mais certainement- à la conclusion suivante, finalement résumée en un mot : je suis anti-social. Je n’aime personne, quoi.

J’espérais (et j’espère toujours) que les lecteurs de mon blog comprennent un minimum le second degré. Sincèrement, j’espère que vous savez déceler les articles premier degré et second degré. J’ai malgré tout ajouté cette notion au début de mon blog. Un lecteur averti en vaut deux, pas vrai ?

Je considère ce blog comme un exutoire. Une pensine, pour les connaisseurs :) J’écris ce qu’il me passe par la tête, ce qui me pèse ; j’ai toujours préféré l’écrit puisque les sentiments sont mieux ressentis par le lecteur, si tant est que l’auteur parvienne à les faire passer…

Oui, j’use, j’abuse, je més-use du second degré. Ca n’a pas toujours été le cas.

Je n’oserais certainement pas me placer en représentant du monde hospitalier, je vais simplement raconter comment j’ai vécu la transition « fac-soirée-lol-D1 » à « hôpital-stage-ECN-D2 ». D2 et plus.

L’externe, ce mot qui sonne presque comme une insulte (« LES EXTEEEEEERNES VOUS AVEZ PAS RANGE L’ECGGGG »), est donc balancé dans un service. On arrive vraiment nu, moralement et intellectuellement. Si on est chanceux, on va tomber sur un service bisounours-coeur. Les internes et les chefs vont s’occuper de nous, nous dire ce qu’il faut faire. Nous apprendre à faire une entrée, un gaz du sang. Peut être même nous épauler quand ce sera dur. Quand on n’a pas de chance, on tombe par exemple en réa néphro pour ses premières gardes.

C’était le 19 octobre, vers 18h30, je sortais du service d’hospitalisation traditionnelle de néphro -oui, j’étais un ouf, j’ai pris néphro en premier stage- pour aller prendre ma première garde en réa néphro. J’étais confiant, j’y étais déjà passé la semaine dernière en stage. Savoir comment le service est organisé, qui sont les infirmières et les aides-soignantes (une équipe super au passage, je me souviens même de Rachel, c’est dire), quelles sont les habitudes pour les entrées, qui est l’interne : ça présageait une première garde vraiment agréable et facile.

A première vue, personne en entrant dans le service de réa. En fait, si : tout le monde s’agitait dans un box. J’y vais sans traîner, y a-t-il besoin d’aide ? Dans le lit, Mlle F, 22 ans, hospitalisée ici pour pyélonéphrite sur son greffon. Je ne me souviens pas du tout de la néphropathie sous-jacente, un truc genre maladie de Berger, mais je ne suis vraiment pas sûr. A priori pas quelque chose d’extrêmement grave, à la base.

Bref, ce n’était pas du tout pour ses reins que l’équipe soignante s’afférait, mais pour son coeur. Il s’était emballé (pour les amateurs, elle était passée en fibrillation ventriculaire). Mlle F. avait fait un arrêt dans le service, sans aucune étiologie évidente. Je ne connaissais pas du tout le traitement à l’époque, la seule chose dont je me souviens, c’est qu’ils ont réussi à réduire sa fibrillation après un choc électrique externe (« son coeur est reparti »). Le chef appelle sa famille, ils arrivent dans 3/4 d’heure.

« Tiens si tu sais pas quoi faire, tu n’as qu’à aller voir Mme B. ». Mme B., 86 ans, cancer broncho-pulmonaire métastatique. Je prends mon temps pour l’examiner, mais l’interrogatoire est difficile. Et puis un examen néphro, c’est quand même très succinct. Alors je fais un examen complet.

Ca s’affère à côté.

Mlle F. re-fibrille. Après 45 minutes de massage cardiaque, de choc électrique externe, de médocs de réa (adré, tout ça…), mlle F. est en dissociation électro-mécanique… Plus grand chose à faire. Mlle F est décédée.

La famille arrive. Ils ne sont pas au courant du 2e épisode. Personne ne les a mis au courant, puisqu’elle est morte presque en même temps qu’ils sortaient de leur voiture sur le parking, à peu de choses près.

Je sors de mon box pour aller écrire mon observation sur Mme B. à ce moment-là.

Je ne me suis rendu compte qu’après de ce qu’il se passait. Ecrire son observation en entendant des cris déchirants et des pleurs dans le couloir. Elle venait juste pour une pyélo, il ne comprennent pas. Quand on les a appelé, elle allait mieux. Alors ils s’étaient dépêchés. Ils ne pourront plus jamais lui parler. Profiter d’elle. Ils n’ont pas pu lui faire leurs adieux, ça n’était pas prévu.

Le chef les fait rentrer dans la chambre. Puis il vient me dire que je peux partir.

Il est 23h30, je prends un bus de nuit, tout seul. Je ressasse et je ressasse. Tout le monde est en train de dormir, demain il y a stage à 8h. Personne ne répond au téléphone. Je n’ai pas tellement envie de tout raconter, à chaud, par écrit, à ceux qui sont sur facebook. Cette fille, cette patiente, je ne la connaissais pas. Elle était rentrée le jour même, jamais eu le temps de lui parler puisqu’ils la massaient quand j’ai pris ma garde. Pourtant c’est ma première garde. C’est mon premier décès.

Le lendemain, j’apprends que Mme B. (cancer broncho-pulmonaire) était morte durant la nuit.

La distance mise avec les patients permet de tenir. Si j’étais dans un tel état à chaque fois qu’un de mes patients mourrait, je serais en dépression 2 semaines après être entré en gériatrie. On doit se blinder.

Cette histoire, bouleversante -j’ai essayé de vous décrire l’évènement avec la vague d’émotion qui m’a submergée- est, certes, une expérience qui marquera ma vie, un peu mélo-dramatique j’en conviens.

Malheureusement, on n’apprend pas à se forger une carapace seulement parce que nos patients meurent ou sont malheureux. C’est le même scénario dans le bureau des internes.

Être traité comme une sous-merde « QUOI tu connais pas les germes qui donnent des myélites ?? » ou rien que voir le chef de service retourner et secouer un dossier médical parce que les compte-rendus ne sont pas perforés et rangés, pour que tu sentes bien l’humiliation quand tu dois les ramasser à ses pieds. C’est une autre forme d’armure qu’on se fabrique.

Je ne dénigre pas cette forme d’éducation, si dure soit-elle, je n’irai pas jusqu’à remercier ce chef de service, mais il a eu le mérite de renforcer ma confiance en moi.

Il est très difficile de parler de moi comme ça. Surtout deux jours de suite. Mais si ça a pu éclairer les plus sceptiques d’entre vous, alors j’espère que vous ferez une bonne lecture, avec un point de vue différent. Sinon, allez vous faire f…

Et puis tiens j’ai envie de rajouter un peu de musique comme d’hab ! J’ai reçu ma platine vinyle ce matin, alors j’écoute en boucle Vitalic en boucle. Et puis ça fera plaisir à @Graounch. Des bisous, ne lâchez rien.

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Quel interne serai-je ?

Puisque je suis dans mon lit en train de me réveiller doucement en écoutant de l’électro, et en vagabondant sur e-carabin, autant faire un article. L’idée m’est venue d’e-carabin.

J’ai un premier contact un peu froid et assez cynique, mais quand on me connaît un peu mieux, j’arrive parfois à faire sourire. Être interne, ce n’est « que » dans un an ou deux si je redouble, j’aurai tout le loisir de changer d’ici là, mais j’ai déjà une opinion de ce que je ferai/dirai actuellement.

Je pensais en D2 qu’être un bon externe, c’était un externe « kelly » (du nom d’une super co-externe de rhumato, qui a été, et est toujours mon modèle). C’est le genre d’externe jamais assis, toujours à courir partout, à être le premier motivé, pour faire ça et faire ci, avoir fait tout ce que l’interne avait dit de faire très vite (et très bien). J’en suis un peu sorti, ce type de comportement est, soit, très honorable, mais reste trop cantonné au rôle de base de l’externe.

Personnellement, j’aime quand l’interne/le chef me demande une chose et que je lui dit « déjà fait ». On a la chance d’avoir un service d’urgences où, si on se donne les moyens, l’externe est assez libre de plus ou moins prendre en charge le patient, et de prescrire deux-trois trucs sous couvert d’un chef bien sur. Voilà pourquoi, malgré mon côté chirurgical, je préfère les urgences med. Plus de réflexion sur le patient, plus de libertés dans les examens complémentaires (pour moi en tout cas). Et, franchement, le petit sentiment de fierté quand l’interne dit : « tu lui feras des gaz du sang » et que tu lui dis « je les ai déjà faits, plus qu’à les envoyer ».

J’aime bien quand l’interne me propose de participer à la prise en charge du patient. « tu lui ferais quoi à ce patient ? tu lui donnerais quoi ? », et puis de toutes manières, s’il oublie ou n’y pense pas, je pose de fausses questions type « elle a déjà eu un CLU cette patiente ? Non parce qu’elle a quand même un faciès cushingoïde, des vergetures pourpres et une amyotrophie ? ». Bon, ok, très rarement l’interne me dit « OHHH TROP BONNE IDEE ». Mais parfois j’ai droit à un « ah ouais, j’avais oublié ça ».

Et comme tout externe, je déteste les tours de tensions, les ECG, et partir après 18h01. En relisant, je me dis que je dois vraiment être l’externe chiant « pourquoi on fait ça ? pourquoi pas ça ? l’hypokaliémie ça peut pas être du à ça ou à ia ? elle a déjà eu un iono U ? ».

Bref, tout ça pour dire que quand je serai grand, interne, si mon externe est motivé, j’essaierai de l’impliquer, dans la mesure du possible, dans la prise en charge du patient. OK, on doit tous se dire ça quand on est externe et maltraités, et après on a une tonne de boulot alors ça change.

Évidement, mes externes n’échapperont pas aux ECG/bons/tours de tensions, parce que faut pas déconner quand même, si je me les tape en étant externe, je me les taperai pas en étant interne.

Et puis de toutes manières, je sais que les externes pas motivés ne m’intéresseront pas. Rien n’est plus horipilant que de parler à un mur/tronc d’arbre. De voir l’externe de D2 réviser sur son ECN+ (la collection qui est en train de renverser les inter mémos), au fond de l’aquarium, alors que le chef demande de faire un ECG en urgence à son patient, et que lui ne bronche pas. Ou qu’il te dit « ça y est on peut couper là ?? ça y est ? ça y est ? ». Ces personnes-là, qui ont fait médecine pour je ne sais pas quoi, vraiment, ne valent pas la peine de brasser du vent pour que tout leur tombe tout cuit dans le bec.

En garde, j’avais une petite D2 (ouais je me la pète à mort) qui était à sa deuxième garde, toute mignonne, un peu stressée, à qui j’avais refait un cours rapide sur l’ECG. Bon, la pauvre, j’avais passé toute la garde à l’appeler Sarah alors qu’elle s’appelait Marie, ou vice-versa, je ne sais plus. De même, ma première garde en D3, et donc la première garde d’une D2, Marie elle aussi, j’avais essayé d’être le plus patient et indulgent possible (c’est quelque chose d’assez difficile pour moi), parce que j’ai le souvenir de ma première garde, qui s’était très mal passée pour moi, parce que personne ne m’avait rien expliqué du tout. Si ça pouvait ne pas se reproduire, ce serait cool.

J’aime quand on me dit que j’ai déjà le caractère du chirurgien, ou que je ferais un interne horrible, c’est un personnage que j’aime bien, évidement, mais j’ai toujours aimé enseigner. On ne devient pas pédagogue, je pense qu’on l’est. Et même, dans toutes les facettes de la vie, pour expliquer quelquechose à quelqu’un, il faut le petit plus qui va faire que ton explication sera concrète et intelligible.

Bref, j’en serai pas moins un interne sec et méchant hein. Faut pas vous inquiéter pour ça.

Je vais aller taffer un peu à la BU cet après-midi (ou à la médiathèque), et ce soir je vais à l’avant-première d’Harry Potter, à minuit. HAHAHAHA VOUS ETES DEG, bisous @Fanny3points14 et @Pouscita ! Mais gardez bien en tête que je déteste les vacances, j’ai hâte de recommencer mon stage. J’ai même repris une garde mercredi. Bon OK, c’est avec l’interne qui prend des positions bizarres, je m’en fous, je suis trop content de la revoir !! HAHA.

Bisous à tous, lâchez rien.