4 minutes par jour.

C’est l’histoire de monsieur X qui est hospitalisé dans mon service. Il est arrivé à 10 heures aux urgences parce que depuis quelques jours il avait du mal à respirer. C’est le médecin traitant qui l’a envoyé ici, et puis il lui a dit de se dépêcher, parce qu’il y a de l’eau dans les poumons, alors ça peut être grave.
Après avoir attendu 2 heures dans le couloir, on s’occupe enfin un peu delui, il voit un étudiant, puis un interne qui lui posent des questions, puis une infirmière qui lui fait une prise de sang, lui branche une perfusion et lui donne de l’oxygène.

Il attend encore quelques heures pour qu’on finisse par lui dire qu’il restera à l’hôpital quelques jours. On l’emmène une heure encore après, il ne sait pas trop où, on ne lui dit pas.

Il arrive à 16h dans mon service, il voit une étudiante qui lui repose des questions, puis une interne, qui lui repose les mêmes questions, toutes ces questions qu’on lui avait déjà posées aux urgences. Il voit ensuite une étudiante infirmière qui lui pose des questions, puis une infirmière qui lui fait une prise de sang et rebranche une perfusion et tripatouille un peu l’oxygène.

La nuit passe. On va enfin s’occuper de lui et lui dire ce qu’il se passe, pourquoi il n’arrive plus à respirer, pourquoi on lui prend autant de sang, dans le coude, sur les poignets, pourquoi on lui branche des électrodes pour le coeur, pourquoi il faut garder ce truc dans le nez pour l’oxygène.

Erreur. Le matin, on le réveille vers 7h pour lui re-re-faire une prise de sang, mais c’est une autre infirmière qui le fait. Puis, on lui donne son petit déjeuner. Et il attend.

Tout d’un coup, à 11h40, on toque, et là, 15 blouses blanches rentrent dans la chambre et parlent, a priori de lui, mais il n’en est pas sur, puisqu’ils ne s’adressent pas à lui, et puis de toute façon, leur langage est incompréhensible. On le regarde avec un air de pitié en hochant la tête. Puis, tout d’un coup, la blouse blanche avec les cheveux blanc prend la parole. « COMMENT CA VA MONSIEUR eeeeuh MONSIEUR X ? » « ON A MANGE TROP DE SEL HEIN !? » Puis on écoute les poumons et le coeur, on le tripatouille un peu partout et 4 minutes plus tard, à 11h44, tout le monde sort.

Heureusement que ses enfants viennent l’après-midi, car il ne verra plus personne en dehors des aide-soignantes qui lui apporteront ses plateaux repas et des infimières ses médicaments.

 

J’avais du mal à concrétiser ce manque de présence à mes débuts de stage, mais, et surtout depuis mon stage chez la médecin généraliste, je me rends compte du décalage qu’il peut y avoir dans un service de médecine hospitalière lambda.

On a l’impression de soigner un patient, parce qu’en fait, on soigne des chiffres et des résultats d’examens complémentaires par d’autres chiffres et d’autres examens complémentaires.

Le système est fait d’une telle façon qu’on ne fait plus rien devant le patient, en dehors de l’examen clinique quotidien, et encore, tellement restreint. Les médecaments se prescrivent par ordinateur, relié directement à l’ordinateur des infirmières. Les biologies se demandent par écrit sur le dossier de soins que les infirmières vont relever et ficher. Les examens complémentaires se demander sur des « bons » où l’on argumente et vend notre patient, comme pour s’assurer qu’il mérite bien son examen complémentaire. Les dates sont communiquées par téléphone aux infirmières, qui planifient les allers-retours des patients avec les brancardiers.

Autant dire que rien n’est fait devant le patient, et que rien ne lui est expliqué. Imaginez, un matin, un mec que vous ne connaissez pas toque et vous emmène dans un endroit que vous ne connaissez pas, vous faire quelque chose mais lui-même ne sait pas trop quoi. Une radio ? Un tube dans la bouche ? Dans le derrière ? On verra. C’est flippant hein.

Alors forcément, de ce côté-là, on a l’impression que les médecins n’en branlent pas une. Et pourtant, voilà comment se déroule une (demi-) journée type dans mon service.

Les externes arrivent vers 8h30 le matin, vont voir leur patients pour prendre la tension, voire la fréquence cardiaque et la saturation, et les examiner un peu. Ce que j’aime bien faire c’est relire les dossiers médicaux de mes patients, d’une part pour savoir ce qu’il s’est passé l’après-midi, d’autre part pour bien me souvenir des antécédents-traitement-derniers résultats d’examens que la chef pourrait demander à la visite. Les internes arrivent vers 9h, prennent les transmissions des infirmières et leur café. Les chefs arrivent vers 9h30, prennent leur café, et on commence la visite. Chaque chef a 13 patients. Les chefs partent au plus tard vers 12h30-13h, ce qui fait 3h et quelque de visite, soit 15 minutes par patient.
Pour chaque patient, la visite est bien stéréotypée : on regarde les bios du jour si elles sont arrivées, on regarde les dernières imageries s’il y en a eu, on modifie les traitements en fonctions des biologies. On rentre dans la chambre, la chef examine le patient, l’interne prescrit dans le dossier de soin, l’externe écrit dans le dossier médical.

On ressort de la chambre, on regarde les bios, les examens complémentaires. On demande de nouvelles bios (l’interne les écrit dans le dossier de soin), de nouveaux examens complémentaires-ecg-gaz du sang-récupération de compte-rendu-appels du médecin traitant (l’externe les écrit dans son carnet de truc à faire).

Patient suivant.

Une fois la visite terminée, il faut faire tout ce qu’on a écrit dans notre carnet. Les appels en premier, parce que les secrétariats ne répondent plus après midi, puis rapidement les examens type recherche d’hypotension orthostatique ou gaz du sang, parce que les patients mangent à midi pile, ensuite les bons de demande d’examens complémentaire.

Une fois tout ça finit, un petit (ou gros) mot dans le dossier médical, parce que c’est le travail de l’externe. Et puis trier les bios, et ranger les bios signées. Et les papiers de sortie à faire. C’est à partir de cet instant où l’on aime le mec qui a ramené un gâteau, des kinders, ou n’importe quel autre truc à bouffer.
L’après-midi (qui commence à 15h) est consacré aux entrées et au tour de bio, plus ou moins un nouveau point avec les chefs sur certains patients. Sans aller les voir.

Si vous analysez bien, on s’occupe de monsieur X. du matin au soir (les constantes, les transmissions infirmières, les bios, la visite, les examens complémentaires, les rendez-vous, les compte-rendus à récupérer, la contre-visite). Seulement voilà. Monsieur X il ne voit pas tout ça. Monsieur X il voit les médecins 4 minutes par jour, qui écoutent le coeur et les poumons et demandent si tout va bien.

 

 

Je n’ai pas vraiment de solution à apporter. Pour l’instant. Je sais qu’en tant qu’externe, mon rôle n’est pas nécessaire, alors j’essaie de faire de mon mieux.  Je dis aux patients les rendez-vous et les examens complémentaires. J’essaie de lui expliquer, quand, pourquoi, comment ça va se passer. Idem pour les médicaments qu’il peut recevoir, mais ça dépend du patient. Et puis je n’ai qu’une demi-heure « seul » avec mes patients.

Depuis que je suis passé chez ma médecin gé, je fais les papiers de sortie devant lui. Premièrement, c’est plus respectueux. Deuxièmement, ça ne peut pas faire de mal pour l’observance. Car en même temps que je rédige l’ordonnance, j’explique. Je rédige la feuille de rendez-vous, toujours en expliquant quand et comment et pourquoi on fait cet examen. Pourquoi c’est important de prendre les antibiotiques jusqu’au bout. Pourquoi il faut absolument faire cette bandelette urinaire à 3 semaines.

Je sais que les internes et les chefs sont pressés et qu’ils sont surchargés de travail, qu’ils ont autre chose à faire, mais avec un peu de bonne volonté, et surtout, un changement fondamental du système, on pourrait arriver à passer un peu plus de temps avec le patient, et non pas avec ses chiffres ou ses images. Je ne sais pas vraiment comment on pourrait y arriver.

L’hôpital à beaucoup à apprendre de la médecine générale.

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10 commentaires sur “4 minutes par jour.

  1. C’est pas chiant du tout, mais mon commentaire risque de l’être en fait.
    Effectivement pas de solution miracle pour faire bouger la grosse machine hospitalière, mais expliquer au patient ce qui est prévu, c’est déjà bien, parce qu’au final c’est leur principal plainte « que personne ne leur explique rien »

  2. Babeth dit :

    En tant que (parfois) patiente et pas médecin, c’est exactement la vision que j’ai de l’hôpital. Je me doute bien qu’il y a du boulot derrière, bien sûr, mais l’absence de dialogue est parfois sidérante. Merci de nous faire partager ce quoitidien.

  3. Gélule dit :

    LOVE!!!! Juste LOVE! Voilà pourquoi on a tous à apprendre les uns des autres, pourquoi il est intéressant d’aller voir ce qu’il se passe en médecine ambulatoire quand on est étudiant. Il est génial ton post. Merci beaucoup.

  4. Anne Hecdoth dit :

    Bof. je ne suis pas médecin mais je suis parfois patiente, hospitalisée et je ne cherche pas d’explications. Et je ne vois pas pourquoi j’en chercherais. Si je suis hospitalisée, les médecins, eux, savent pourquoi. C’est leur boulot et je leur fais confiance. Voilà.

    Et puis d’ailleurs, quand je suis hospitalisée, j’aime bien qu’on me laisse « mourir » en paix.

  5. Psylène dit :

    C’est pour ça que j’essaie, autant que possible, de dicter les courriers concernant le patient devant lui – en plus, ça permet qu’il n’ait pas de surprise, et parfois, ça soulève un point sur lequel il fallait des explications complémentaires. Je fais le plus possible de prescriptions devant le patient, les dossiers de demande de transfert en maison de repos ou de post-cure avec lui… Les bons de demande d’examen complémentaire, comme c’est souvent décidé au staff, je ne les fais pas encore avec les patients, mais j’y pense… Les gens sont concernés par tout ça. On passe vraiment ce temps-là à s’occuper d’eux, alors… Le problème, c’est que ça prend parfois plus de temps, parce que, justement, il faut expliquer. J’ai, en revanche, souvent gagné du temps en faisant ainsi, parce que le patient, il sait souvent redonner une info plus vite que si j’avais à la chercher dans le dossier (c’était quelle épaule déjà ? votre date de naissance ?). Enfin, il me semble que ça renforce l’alliance thérapeutique, les chances que les consignes et prescriptions soient suivies, donc que c’est rentable à terme.

  6. doudou13314682 dit :

    deux petits bémols sur une note très pertinente: les services peuvent fonctionner différemment il suffit que l’attention au patient se soit transmise historiquement ou qu ‘un big chef pour telle ou telle raison se pose un jour les memes questions idem pour un interne ou un cca, les spés med en ville fonctionnent le plus souvent comme les mg et parfois mieux question de temps et de recul

  7. docteursachs dit :

    A quand un protocole qualité validé HAS pour que les médecins restent 5 minutes au lieu de 4 dans la chambre du patient?

  8. Drguignol dit :

    Même sentiment en gériatrie entre le boulot d’externe, la paperasse d’assistante sociale, le travail des internes l’après-midi qui n’est pas toujours retranscrit…et encore comme toi j’explique toujours pourquoi à mes papiers, leur ordonnance de sortie mais pfiou qu’il est difficile de travailler comme ça!
    En tout cas bel article!

  9. En tout cas, tu ne pourrais guère faire mieux en tant qu’externe!
    Considérer le patient comme un être à part entière et pas comme une maladie ou un numéro de chambre, c’est la base, et c’est déjà énorme si tu l’as bien compris!
    Je trouve ça super que tu aies autant appris de ton stage en MG.
    Merci pour ce post.

  10. dupagne dit :

    Tu es dans un bon service. J’en connais où il n’y a plus de visite.

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